Noctalis
Chapter 14
Lyriel
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Le vent d’Ordren est noir. Il n’apporte ni fraîcheur ni souffle, mais une poussière acide qui colle aux lèvres et brûle la gorge.
Dans ce ciel sans étoiles, un battement puissant fend la brume. Un Corgor se pose sur une falaise déchiquetée, ses serres raclant la roche et projetant des étincelles rouges. Sur son dos, drapé de ténèbres, Kael descend lentement.
La créature replie ses ailes et disparaît aussitôt dans les nuages sombres, comme absorbée par le voile.
Devant lui, s’élève sa forteresse : un bastion noirci, bâti à même les falaises d’Ordren. Les murailles sont sculptées dans la roche corrompue, incrustées de fragments de fioles ternies. Des flammes rougeoyantes brillent dans les créneaux comme des yeux. Autour, les silhouettes des Lyskaïrs patrouillent en silence, leurs torches écarlates éclairant à peine leurs visages vides.
Kael avance, ses bottes résonnant sur la pierre. Les lourdes portes s’ouvrent devant lui dans un grincement.
La forteresse n’est pas née de l’imaginaire, mais d’une fusion monstrueuse entre la roche noire et les racines corrompues qui y plongent. Chaque mur semble respirer, parcouru de fissures où coule une sève sombre, figée en veines de cristal rouge.
Les couloirs voûtés serpentent comme des artères, leurs colonnes incrustées de fioles brisées, comme si les âmes perdues avaient servi de fondations. Les escaliers sont irréguliers, certains creusés à même la pierre, d’autres formés par des racines pétrifiées. Les portes, lourdes armatures ferrantes couvertes de flammes et de lames, grincent comme si elles protestaient à chaque ouverture.
Aucune flamme normale ne brûle dans cette citadelle. Les torches écarlates s’alimentent d’Obscaryon, et leur lueur dévore l’ombre au lieu de l’éclairer. Par endroits, des bassins de sève noire bouillonnent doucement, dégageant une chaleur malsaine.
Kael a fait de cette forteresse un royaume de guerre et d’expérimentation. Dans la salle principale, des centaines de fioles étranges reposent dans des alcôves. Certaines vibrent encore, pleines d’élixirs vivants qui se tordent comme des serpents liquides. D’autres sont ternies, mortes, prisonnières du néant. Kael les observe, les ouvre, les brise, cherchant sans relâche pourquoi certaines survivent et d’autres s’éteignent.
Dans la Forge des Lames-Aura, les Lyskaïrs trempent leurs armes dans des cuves d’Obscaryon en fusion. Les lames s’embrasent alors d’une aura sombre, pulsant comme un cœur malade. C’est ici que Kael a conçu les premières Lames-Aura, fruits de sa colère et de son refus de l’impuissance.
Il pénètre dans la grande salle. Là, sous une voûte fracturée, trône son siège de pierre et de racines pétrifiées. Mais Kael ne s’y assied pas.
Il s’avance plutôt vers une alcôve obscure, derrière le trône.
Une chambre. Simple. Seule flamme vacillante dans cette forteresse de fer.
Au centre, une couche drapée de voiles blancs, jaunit par le temps. Et, posée sur un coussin de velours, une fiole vide, ternie, réduite à une coquille de verre fissurée.
Kael s’agenouille devant elle. Ses mains gantées tremblent.
« Je suis revenu. » murmure-t-il.
Il ferme les yeux. La mémoire revient, brutale, comme une lame.
La lumière dorée d’un soir d’été baignait la prairie, tout au bord de la rivière. Kael et Lyriel, encore adolescents, s’y étaient allongés côte à côte, les doigts entrelacés. Le vent tiède caressait les hautes herbes qui ondulaient autour d’eux comme une mer paisible. La chevelure de Lyriel brillait d’éclats de miel sous les rayons du soleil couchant, et ses yeux clairs, deux lacs limpides reflétant le ciel, suivaient les nuages qui dérivaient lentement. De temps à autre, un rire cristallin s’échappait de ses lèvres, en écho lointain aux derniers chants d’oiseaux.
La jeune fille avait posé sa tête contre l’épaule de Kael. Il sentait la chaleur de sa joue et l’odeur douce des foins d’été dans ses cheveux. Ils parlaient tout bas de l’avenir, le cœur léger, refaisant le monde à leur mesure. Leurs rêves étaient vastes et simples à la fois : voyages aux confins des royaumes, jardin secret empli de fleurs aux vertus miraculeuses, et la chaleur d’un foyer qu’ils bâtiraient de leurs mains. La perspective d’avoir un enfant un jour illuminait leurs regards. Ils se surprirent à imaginer une petite fille empruntant les yeux de Lyriel, ou peut-être un garçon mimant le sourire enjôleur de Kael, riant et courant dans cette même prairie sous leur regard bienveillant. La promesse d’un enfant à venir et de jours heureux tissait autour d’eux un cocon de lumière.
Lyriel était guérisseuse.
Depuis l’enfance, elle portait dans ses paumes une lumière douce qui semblait aimer les vivants. Les plantes s’inclinaient sous ses doigts, les fièvres s’apaisaient sous son souffle, et les fractures se refermaient à son contact.
L’élixir clair qu’elle maniait vibrait à l’unisson de son âme : calme, limpide, fait pour réparer ce que le monde brisait.
Kael, lui, avait suivi la même voie, mais son don prenait d’autres chemins.
Il savait lire les essences, déchiffrer les réactions invisibles, comprendre les humeurs secrètes des élixirs.
Là où Lyriel guérissait par instinct, Kael soignait par intuition profonde, comme si chaque remède lui murmurait sa nature. Ensemble, ils formaient un duo rare : la main qui répare, et l’esprit qui comprend.
Les anciens disaient qu’on ne les voyait jamais séparés.Et quand on les voyait ensemble, la lumière semblait s’accrocher à eux deux.
Des années plus tard, par une nuit sans étoiles, un viel homme frappa à leur porte sous une pluie fine et froide. Kael ouvrit aussitôt et découvrit sur le seuil son vieux maître, trempé jusqu’aux os, un nourrisson blotti dans ses bras. Le visage de cet humble inconnu était ravagé d’inquiétude.
« Je l’ai trouvé prêt d’une cascade, seul dans la nature sauvage… » souffla-t-il en serrant un peu plus l’enfant contre lui. « Il est en vie, mais quelque chose ne va pas, un trouble étrange semble l’habiter. Je… je ne comprends pas ce que c’est. »
Kael, méfiant, fronça les sourcils en percevant sa détresse et tenta de déceler les non-dits.
Lyriel, qui avait accouru, posa une main apaisante sur le bras de l’homme et l’invita à l’intérieur. Avec précaution, elle recueillit le bébé dans ses bras.
À la lueur vacillante d’une chandelle, elle examina le nourrisson endormi.
L’enfant était étrangement calme : il ne pleurait pas, mais sa respiration était si faible qu’on la devinait à peine.
Son teint, bien que clair, paraissait presque translucide sous la flamme dansante. Par instants, une ombre fugace semblait glisser sur ses paupières closes, comme si un songe agité traversait son sommeil.
Lyriel effleura le front du bébé du bout des doigts. Une fine lueur bleutée y crépita : son don de guérisseuse cherchait la source du mal. Elle ne trouva ni blessure ni chaleur de fièvre. Pourtant, un bref tressaillement la parcourut, une sensation de froid étrange remontant le long de son bras. Elle chancela presque, surprise par ce malaise impalpable qui s’évanouit aussitôt. Avait-elle seulement rêvé cette impression d’ombre qui l’avait effleurée ? Lyriel cligna des yeux et reprit contenance, rassurant le viel homme d’une voix douce : « Ce n’est rien. Il a besoin de repos, voilà tout… Laissez-moi veiller sur lui cette nuit. »
Epuisé et encore tremblant d’angoisse, il hocha la tête. Soulagé de confier l’enfant à la bienveillance de Lyriel, il leur adressa un faible sourire de gratitude. Après quelques recommandations murmurées et un dernier regard inquiet vers le nourrisson endormi, il quitta la maisonnette en promettant de revenir dès l’aube.
Le calme retomba dans la petite demeure une fois la porte refermée. Lyriel arrangea un berceau de fortune près du feu et demeura penchée sur l’enfant une grande partie de la nuit, chantonnant une berceuse ancienne pour apaiser le petit être mystérieux.
Kael, assis tout près, la regardait bercer le nourrisson avec une tendresse infinie. Durant un instant, malgré l’inquiétude, il se surprit à imaginer Lyriel tenant ainsi leur propre enfant… vision fugace d’un avenir dont ils avaient tant rêvé. Il lui sembla voir, dans le demi-jour tremblant des braises, l’ombre d’un sourire flotter sur les lèvres de Lyriel tandis qu’elle fredonnait doucement.
Le bébé finit par s’endormir paisiblement contre le sein de Lyriel.
Quand enfin Kael persuada la jeune femme de se reposer un peu, la nuit était déjà bien avancée. Lyriel s’assoupit dans le fauteuil près du berceau improvisé, une main protectrice posée sur le ventre de l’enfant.
Kael veilla encore, attisant le feu de temps à autre et prêtant l’oreille aux respirations entrecroisées de l’enfant et de sa bien-aimée.
Tout semblait calme.
Cependant, au plus profond de la nuit, une brise glacée s’infiltra par la fenêtre entrouverte et fit vaciller la flamme. Dans l’ombre tremblante, Kael crut percevoir un léger gémissement.
L’enfant ?
Il se pencha : le nourrisson dormait toujours.
Lyriel aussi, la tête inclinée.
Pourtant, un frisson inexplicable parcourut le corps de la jeune femme endormie. Ses doigts se crispèrent une seconde sur la couverture du bébé, puis elle se détendit à nouveau, plongée dans un rêve silencieux.
Kael frissonna à son tour sans savoir pourquoi, et jeta une bûche de plus au feu pour chasser le froid soudain qui venait de le saisir.
À l’aube, le viel homme revint comme promis. Il fut soulagé de trouver l’enfant sain et sauf, endormi d’un sommeil paisible dans les bras de Lyriel. Le nourrisson avait repris des couleurs durant la nuit, et sa respiration s’était affermie. Lyriel, souriante malgré la fatigue, rassura le père adoptif : l’enfant semblait hors de danger.
Pourtant, lorsque l’homme et le bébé eurent quitté la maisonnette, Kael remarqua que Lyriel portait fréquemment la main à sa gorge, étouffant de discrètes toux sèches. Il lui demanda si tout allait bien. Lyriel balaya son inquiétude d’un sourire : « Ce n’est rien, juste la fatigue qui me rattrape. »
Mais au fil des heures, la toux persista et s’intensifia. D’abord rare et légère, elle devint plus fréquente, plus rauque. Lyriel, d’ordinaire si robuste, dut s’asseoir à plusieurs reprises, le souffle court, les forces soudain vacillantes. La nuit suivante, elle fut prise de frissons intenses. Kael la trouva grelottante malgré les couvertures, puis, une heure plus tard, brûlante comme si une fièvre invisible la consumait de l’intérieur. Inquiet, il lui fit boire un élixir de menthe et de sauge aux propriétés apaisantes, mais le remède n’eut aucun effet. La toux sèche secouait sa poitrine sans répit.
La jeune femme tenta de préparer elle-même une tisane de miel et de racines calmantes, un breuvage qui avait toujours soulagé les maux de ses patients… en vain : la potion ne calma pas ses quintes. C’était comme si son corps refusait l’aide des remèdes les plus simples.
Au matin du troisième jour, Lyriel ne parvint pas à se lever. Ses jambes fléchirent dès qu’elle posa pied au sol, et Kael dut la raccompagner jusqu’au lit. Ses forces l’abandonnaient ; la moindre tentative pour se redresser lui arrachait une quinte de toux si violente qu’elle en restait étourdie, haletante. Kael observait, impuissant, la vie s’écouler peu à peu de son corps. Le teint de Lyriel était devenu livide, presque diaphane ; de sombres cernes marquaient son regard autrefois éclatant.
Fou d’inquiétude, Kael broya herbes et minéraux dans son atelier pour concocter un élixir fortifiant plus puissant. Il infusa des racines de mandragore et des pétales d’asters lunaires, mêla quelques larmes de résine dorée, et prononça des incantations alchimiques censées chasser les maux. Mais lorsque Lyriel but la potion ambrée, rien ne changea : le mal mystérieux résistait obstinément.
Kael envoya un messager quérir un sage. Le vieux maître tenta à son tour divers baumes et poudres de sa composition, sans plus de succès. Ni les cataplasmes d’herbes rarissimes, ni les fumigations purificatrices ne firent reculer la toux ni la faiblesse qui étreignaient Lyriel.
En dernier recours, Kael fit appel aux prêtres-guérisseurs du temple voisin. Touchés par la détresse du jeune alchimiste, ils accoururent auprès de Lyriel. Dans la pénombre de la chambre, ils tracèrent autour d’elle des symboles de prière et lui firent boire une fiole d’Élixir sacré, distillé selon les rites anciens. Un remède miraculeux, disait-on, capable de vaincre poisons et maléfices. Hélas, malgré leurs invocations ferventes, pas la moindre amélioration ne se manifesta. Lyriel s’enfonçait davantage dans la maladie, comme aspirée par un mal sans nom.
La détresse de Kael grandissait de jour en jour.
Mais il n’abandonna pas.
Lorsque les guérisseurs, les prêtres et les anciens échouèrent tous, il se tourna vers ceux que l’on appelait les Harmonistes, les maîtres absolus des essences, ceux que les contrées vénéraient depuis des siècles.
On disait qu’ils pouvaient unir la lumière et l’ombre, guérir les plaies de la terre elle-même, redonner souffle à ce que les hommes croyaient perdu.
Kael portait Lyriel dans ses bras lorsqu’il franchit les portes de leur sanctuaire. Il se mit à genoux devant eux. Il implora. Il pleura. Il offrit son propre souffle, sa propre vie, son propre avenir.
« Prenez tout, prenez-moi. Mais sauvez-la. Par pitié… sauvez-la. »
Les Harmonistes restèrent silencieux d’abord, puis leurs voix se firent graves et immuables comme des pierres millénaires.
« Une vie individuelle ne peut peser plus lourd que l’équilibre des contrées.
Nous ne pouvons invoquer ce qui doit rester scellé.
Nous ne pouvons sacrifier l’harmonie pour un seul cœur. »
Kael comprit ce jour-là que le monde entier pouvait s’effondrer devant leurs yeux et qu’ils ne bougeraient pas.
Il comprit que pour eux, Lyriel n’était qu’une ombre parmi d’autres, un fil sans importance dans la trame d’Elix.
Son cœur se déchira, lentement, atrocement.Une fissure s’ouvrit en lui, qui ne se refermerait jamais.
Il sortit du sanctuaire d’un pas chancelant, Lyriel blottie contre son torse, et derrière lui les portes se refermèrent dans un murmure sec, comme un revers du destin.
Ce jour-là, Kael cessa de croire en leur sagesse.Ce jour-là, il jura qu’il ne dépendrait plus jamais d’eux.Ce jour-là, la haine naquit, silencieuse, glacée, tenace.
Il ne dormait presque plus, veillant Lyriel sans relâche, épongeant son front moite, soutenant son corps frêle lorsque les quintes de toux la secouaient à la faire pleurer de douleur. Voir la femme qu’il aimait se consumer ainsi, sans qu’aucun de ses savoirs ne puisse la sauver, était un supplice insupportable.
La nuit du cinquième jour, Lyriel, à bout de forces, perdit connaissance quelques heures, épuisée par la douleur.
Kael quitta alors la chambre à pas chancelants, le cœur en miettes. Une rage impuissante bouillonnait en lui.
Il sortit dans la petite cour derrière la maison. Sous le ciel noir et muet, il s’effondra à genoux sur le sol humide.
Les sanglots qu’il retenait trop longtemps éclatèrent enfin.
Des larmes brûlantes roulèrent sur ses joues, se mêlant à la terre détrempée. Kael se sentait désarmé, inutile. Lui qui avait juré de protéger Lyriel était réduit à la regarder dépérir, incapable de conjurer ce mal inconnu. Dans un accès de désespoir, il frappa du poing le sol.
La gorge nouée, Kael leva les yeux.
Au-delà du jardin noyé d’ombre, il aperçut le reflet tremblant de la lune sur le fleuve qui coulait non loin. Ce pâle scintillement ranima en lui le souvenir d’une autre nuit, une nuit d’été où la rivière brillait d’innombrables lanternes flottantes.
La surface de l’eau, ce soir-là, était constellée de reflets dorés : des dizaines de lanternes de papier dérivaient doucement au fil du courant, emportant avec elles les vœux murmurés par les villageois.
Sur la berge, main dans la main, Kael et Lyriel contemplaient ce spectacle féerique en silence. Leurs visages, éclairés par la lueur vacillante des flammes dérivantes, rayonnaient de jeunesse et d’espoir. Ils avaient inscrit sur leur lanterne un souhait cher à leur cœur, puis l’avaient déposée ensemble sur l’eau noire. La petite lumière s’était éloignée, dansant au gré des vaguelettes, et Kael avait attiré Lyriel contre lui en la regardant s’envoler sur le courant.
« Où que te mènent les flots du destin, je ne te quitterai jamais… le sais-tu ? » avait murmuré Kael à l’oreille de sa bien-aimée en la serrant contre lui.
Lyriel avait plongé son regard lumineux dans le sien, des larmes de joie au coin des cils.
« Et moi, je serai ta lumière, jusque dans les ténèbres s’il le faut, mon amour. Pour toujours, » avait-elle répondu dans un souffle.
Ils s’étaient embrassés sous le ciel d’été, tandis qu’au loin leur lanterne portait silencieusement leurs promesses sur la rivière éternelle.
Le souvenir de cette nuit heureuse s’évanouit, ramenant Kael à la réalité cruelle. Haletant, le jeune homme essuya d’un revers de manche les larmes sur son visage. Il ne pouvait se résoudre à perdre Lyriel. Pas ainsi. S’il n’existait aucun remède connu, alors il chercherait dans l’inconnu. Il puiserait dans les arcanes oubliés, jusqu’à trouver un espoir.
Sans attendre, Kael courut vers l’atelier attenant à leur maison, où ils conservaient de vieux grimoires d’alchimie. À la lueur tremblante d’une lanterne, il fouilla fébrilement les étagères encombrées de parchemins et d’ouvrages anciens. Ses mains agitées éparpillèrent des traités de médecine, des codex de poisons oubliés… En vain. Rien ne mentionnait de mal qui ressemblât à celui de Lyriel.
Le visage dévoré d’angoisse, Kael se remémora soudain les paroles de son ancien maître évoquant les archives sacrées du temple. Là-bas, peut-être, parmi les volumes couverts de poussière, trouverait-il une piste. Il ne sentit pas le froid du petit matin lorsqu’il s’élança hors de la cour en direction du sanctuaire, l’espoir fou au cœur.
Il poussa les lourdes portes de chêne de la bibliothèque du temple, le souffle court. Dans la vaste salle silencieuse, il examina à la hâte des piles de rouleaux craquelés par le temps et de livres reliés de cuir. Ses doigts noirs de poussière parcouraient fébrilement les pages, s’arrêtant à chaque description de fléau mystérieux.
Enfin, au bout d’une recherche éperdue, il tomba sur un feuillet jauni inséré dans un antique grimoire.
Les mots tracés à l’encre brune le frappèrent d’effroi:
Noxarys - résidu du Néant.
Malédiction rare transmise sans intention par un être à l’aura double (lumière et obscurité). Consume peu à peu la flamme vitale de sa victime et demeure insensible à tout remède mortel.
Kael relut le passage à voix basse, la main tremblante.
Tout correspondait.
L’aura double, cet enfant d’une nature inconcevable, et l’échec de tous les élixirs.
Un frisson glacial parcourut Kael. Ce nom, Noxarys, il lui semblait l’avoir déjà entendu dans des légendes murmurées, sans y prêter foi. Un vestige du Néant, propagé malgré lui par un être porteur de lumière et d’ombre… Le bébé providentiel qu’ils avaient accueilli portait donc en lui le pire des poisons.
Kael chancela, s’appuyant contre le lutrin de pierre.
Aucun remède mortel… Ainsi, Lyriel était condamnée ? Non, songea-t-il en serrant les poings. Il refusait ce verdict.
S’il n’existait aucune cure dans ce monde, alors il irait la chercher ailleurs, fût-ce au-delà des limites imposées par les sages. Le Noxarys venait du Néant ? Qu’importe, Kael explorerait même le Néant s’il le fallait. Pour elle.
Les premières lueurs du matin pointaient à l’horizon lorsqu’il poussa la porte de la chambre de Lyriel, le parchemin fatidique serré dans sa main. Un sage était resté à son chevet en son absence. Il se leva d’un bond en voyant entrer Kael ; son regard rougi et son silence suffirent à trahir que la situation avait empiré.
Lyriel était étendue, immobile sous les couvertures.
Sa poitrine ne se soulevait qu’au ralenti et son souffle était presque imperceptible.
Kael s’agenouilla près d’elle, le cœur au bord des lèvres. À la faible lueur de l’aube, le visage de Lyriel avait la pâleur d’une statue de cire. Ses yeux s’entrouvrirent quand Kael prit sa main glacée dans les siennes.
« Je suis là, Lyriel… » murmura-t-il d’une voix brisée.
Un très léger sourire parut adoucir les traits tirés de la jeune femme. Elle voulut parler, mais sa voix se brisa en une toux rauque. Kael glissa un bras sous ses épaules pour la soutenir. De l’autre main, il attrapa une fiole posée près du lit, les dernières gouttes d’élixir fortifiant qu’il avait conservées.
« Bois, je t’en prie… » souffla-t-il en approchant le goulot des lèvres exsangues de Lyriel.
Elle tenta d’obéir. Le liquide doré coula dans sa bouche, mais elle eut du mal à avaler. Ses forces l’abandonnaient. Une quinte de toux la secoua ; l’élixir lui échappa des lèvres et se répandit sur son menton. Kael sentit Lyriel se raidir soudain contre lui. Son regard se fixa dans le vide, par-dessus l’épaule de Kael, comme si elle voyait quelque chose derrière lui, ou au-delà.
La fiole de verre glissa de ses doigts affaiblis et se brisa au sol dans un tintement aigu. Kael resserra son étreinte autour d’elle, son cœur affolé cognant contre sa poitrine.
« Kael… » souffla Lyriel, si faiblement qu’il entendit à peine son nom.
Il posa son front contre le sien. « Je suis là, mon amour, je suis là…, » répéta-t-il, désespéré.
Les lèvres de Lyriel frémirent.
« Quelque chose… revient… » murmura-t-elle presque inaudiblement.
Kael sentit une sueur froide perler dans sa nuque. « Ne parle pas… repose-toi, » supplia-t-il en caressant ses cheveux. Mais Lyriel, d’une voix de plus en plus ténue, ajouta dans un souffle :
« Protège… l’enfant qui viendra… »
Ces mots s’éteignirent dans un soupir. La tête de Lyriel retomba contre le bras de Kael, et ses paupières se fermèrent doucement. Son visage, un instant crispé par la souffrance, s’apaisa. Un dernier souffle s’échappa de ses lèvres bleuies, et son corps se relâcha, immobile.
« Non… Non, Lyriel, je t’en supplie… » sanglota Kael en la serrant contre lui.
Il guetta un signe, un miracle, un battement de cil, une inspiration, mais rien ne vint. Lyriel était partie, glissant dans un royaume où il ne pouvait la suivre.
Kael demeura là, le visage enfoui contre le sien, berçant doucement son corps inerte. Maëron, en pleurs silencieuses, recula d’un pas pour les laisser dans l’intimité de cet adieu déchirant. Les premières lueurs du jour infiltraient la pièce, chassant peu à peu les ombres de la nuit. Dans cette lumière froide de l’aube, Kael déposa un baiser tremblant sur le front de Lyriel et ferma ses paupières d’un geste tendre.
Il resta encore un moment à étreindre son amour perdu.
Puis, lentement, il allongea le corps de Lyriel avec douceur sur le lit, arrangeant ses bras sur sa poitrine.
Son regard glissa sur les éclats de verre de la fiole brisée, gisant au pied du lit parmi la poussière… ultime échec de leurs savoirs.
Quelque chose se durcit alors dans le cœur de Kael. Ses larmes s’étaient taries, laissant place à un calme étrange, presque irréel. Il posa une main sur les mains refroidies de Lyriel, comme pour sceller avec elle le pacte qu’il allait faire.
« Quel qu’en soit le prix… je te ramènerai, » jura-t-il d’une voix blanche. « Je te le promets, Lyriel. »
Ces mots résonnèrent dans la pénombre avec une intensité presque tangible. En cet instant, le destin de Kael venait de basculer. Sa peine infinie venait de forger en lui un serment absolu. S’il devait pour cela braver la morale des hommes et défier les dieux eux-mêmes, il le ferait. Plus rien désormais ne l’arrêterait.
Kael rouvre les yeux. Dans la forteresse d’Ordren, le silence est total.
Il prend la fiole brisée entre ses mains. Ses yeux sombres reflètent sa propre douleur.
« Lyriel… » murmure-t-il. « J’ai vu ce qu’est l’Originel. J’ai retrouvé l’enfant. J’ai trouvé le moyen de t’arracher au néant. »
Il serre la fiole contre son cœur. Autour de lui, les flammes écarlates des torches vacillent, tremblants devant sa volonté.
Au-dehors, les Corgors crient dans la nuit d’Ordren.
Et dans l’ombre, Kael rêve encore de la ramener.
Un pas résonne derrière lui. Ce n’est pas un Lyskaïr. Eux ne parlent pas.
C’est l’une de ses créatures servantes : un Mornel, né de ses expériences. Leur chair est grise, leur silhouette voûtée, leurs visages marqués d’une bouche trop large, pleine de murmures sifflants. Ils ont gardé la parole, mais pas l’âme.
Le Mornel s’incline. Sa voix rauque grince comme une pierre brisée.
« Seigneur… nous avons suivi leurs traces dans le voile. L’élu n’est plus à Solhyën. Il a franchi la brume de Noctalis. »
Un silence. Les doigts de Kael se crispent autour de la fiole de Lyriel.
Son souffle devient lourd, presque animal.
« Noctalis… » souffle-t-il. « Arven croit pouvoir me défier. »
Il se lève lentement, sa cape noire balayant les dalles de pierre. Le Mornel baisse encore plus la tête, tremblant de sa propre audace d’avoir parlé.
Kael le fixe. Ses yeux s’embrasent d’un rouge incandescent.
« Tu viens troubler ma mémoire… pour m’apporter de mauvaises nouvelles ? »
Le Mornel lève les mains, implorant.
« Seigneur… je… je voulais… »
Un geste. Kael tend sa main gantée. L’air se contracte.
La créature est projetée en arrière, frappée par une onde invisible. Son corps heurte la colonne la plus proche. Les fioles incrustées éclatent, répandant leurs fragments sur le sol.
Le Mornel se tord, écrasé contre la pierre par une force implacable. Kael avance d’un pas. Sa voix est froide comme une lame.
« Qu’ils sachent. Qu’ils sachent tous. Le voile ne suffira pas à me cacher l’élu. Je briserai Noctalis comme j’ai brisé Solhyën. »
Il referme le poing. Le corps du Mornel se rompt dans un craquement sec, puis s’effondre, inerte.
Un silence retombe. Kael reste seul, debout au milieu des débris, la fiole de Lyriel serrée contre lui.
Dehors, les Corgors crient à nouveau dans la nuit.
Et cette fois, leur cri ressemble à un appel de guerre.