Noctalis
Chapter 12
The Black Roots
Les racines noires
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L’air est lourd. Il sent la terre mouillée, mais également un mélange d’acide et de brûlé.
Nëlwyn ouvre les yeux. Le sol sous son visage n’est pas fait de pierre, ni de bois, mais de racines vivantes. Épaisses, noueuses, elles s’enchevêtrent comme les entrailles d’un géant. À chaque pulsation, une sève rougeâtre suinte et coule en rigoles vers le sol. L’odeur est suffocante.
Ses poignets sont liés par des chaînes qui s’enfoncent dans les fibres du bois. La racine elle-même semble serrer le métal, comme si l’arbre noir voulait la retenir. Autour d’elle, d’autres respirations. Des silhouettes couchées, blessées, certaines gémissant à peine.
« Nëlwyn ? »
La voix est faible, mais familière. Elle se redresse brusquement.
« Gerika ! »
Sa sœur aînée est là, le visage marqué de suie, une entaille sur la joue. Ses yeux, malgré la fatigue, gardent ce même éclat protecteur qu’elle portait depuis l’enfance.
« Tu es vivante… » souffle Nëlwyn, soulagée.
« Rassures-toi petite sœur, je suis plus coriace que tu ne le penses. » répond Gerika, serrant ses dents contre la douleur.
Un bruit sourd parcourt les racines, comme un tambour lointain.
Les parois vibrent. Au-dessus d’eux, un rugissement fend la nuit : les Corgors volent encore. Leurs cris résonnent jusque dans le ventre du Hyëra, désormais creux, comme si les oiseaux noirs en possédaient déjà le cœur.
Des pas approchent. Lourds. Réguliers. Les Lyskaïrs apparaissent dans l’obscurité, torches noires en main. Leur lumière n’est pas une flamme, mais une braise rouge sang, qui éclaire à peine leurs visages gris. Leurs yeux sont vides, comme deux perles de verre. Ils ne parlent pas, jamais, mais semblent communiquer au travers d’une sorte de grognement guttural.
Dans la pénombre rougeoyante, Nëlwyn croit reconnaître une silhouette familière. Courbé, les poignets saignants sous les chaînes, la barbe grise emmêlée, il respire à peine.
« Maëron… » souffle-t-elle, le cœur serré.
Le vieil herboriste entrouvre les yeux. Un éclair de lucidité brille un instant dans son regard, mais déjà les Lyskaïrs s’approchent. D’un geste sec, ils arrachent sa chaîne des racines et l’entraînent vers l’ouverture béante.
« Non ! » s’écrie Nëlwyn, mais Gerika la retient par le bras.
Le vieil homme disparaît dans l’ombre sans un mot, avalé par les profondeurs.
Un autre prisonnier, trop faible, se met à crier. Deux Lyskaïrs se penchent sur lui.
Leurs mains dégagent une vapeur sombre qui se colle à son visage.
L’homme se fige. Ses yeux roulent, puis se ternissent. Sa fiole, suspendue à son cou, noircit d’un seul coup, la lueur de vie aspirée en un souffle.
Il est relâché. Mais il ne bouge plus. Lentement, il se relève. Son regard est vide. Sa démarche mécanique. Il rejoint les rangs des geôliers sans un mot.
Gerika détourne le regard, crispée.
« Ils les transforment. » murmure-t-elle.
Même dans les racines noires, même enchaînée, elle garde l’allure de l’aînée, celle qui doit montrer la voie.
Autour d’elles, les prisonniers oscillent entre gémissements et mutisme. Certains ont déjà renoncé, les yeux clos, attendant que leur tour vienne.
Mais Nëlwyn, malgré la peur qui tord son ventre, refuse de baisser la tête. Elle lève les yeux vers les racines sombres, vers la sève rouge qui coule.
Et pour la première fois, elle n’attend plus seulement la protection de Gerika. Elle sent qu’elle aussi devra tenir, pour deux.
Un silence pesant tombe soudain. Les Lyskaïrs se figent, comme des statues. La sève rouge ralentit dans les racines, comme si tout le Hyëra retenait son souffle.
Puis un bruit de pas descend les marches de racine, régulier, calme. Chaque pas résonne comme s’il était amplifié par le bois lui-même.
Les prisonniers baissent la tête, instinctivement. Certains pleurent en silence. D’autres s’agrippent à leurs fioles, comme à leur dernier souffle.
Une silhouette apparaît. Grande. Drapée dans un manteau sombre, rapiécé d’éclats d’armure ferrante. Son visage est partiellement découvert : marqué de cicatrices, mais étrangement noble. Ses yeux d’un argent blafard reflètent les torches rouges.
Kael.
Il s’arrête devant les prisonniers. Son regard glisse sur eux sans haine, presque avec une forme de mélancolie.
« Peuple de Solhyën… Vous qui croyez avoir tout perdu… vous vous trompez. Vous voilà plus riches que jamais. Riches d’un espoir merveilleux, celui de faire corps avec l’univers, car bientôt, vous appartiendrez à l’Originel. »
Sa voix est douce, grave, presque apaisante. On croirait entendre un maître d’école, pas un conquérant.
Un vieil homme enchaîné gémit :
« Tueur… »
Kael s’agenouille devant lui, et d’un geste caresse sa joue. Le prisonnier tressaille.
« Tueur ? Non. Je vous ramène à la source. Et je vous rends ainsi tout ce que vous êtes, tout ce que vous avez perdu. Tout cela… »
Il désigne la sève rouge qui coule dans les racines.
« …revivra. Dans le monde que je prépare. »
Le vieil homme détourne les yeux. Mais derrière lui, un autre prisonnier commence à trembler, presque séduit par les paroles.
Nëlwyn, le cœur battant, serre les dents. Elle sent Gerika frissonner à ses côtés.
Kael se redresse, puis son regard tombe sur elles. Longuement. Trop longuement.
Il s’approche, s’arrête à quelques pas.
« Toi. » dit-il d’une voix basse.
« Tu as crié ton refus, même quand tout brûlait autour de toi. »
Nëlwyn soutient son regard, malgré la peur qui la noue.
« Pourquoi alors détruire ce que tu prétends sauver ? » souffle-t-elle.
Un murmure inquiet parcourt les prisonniers.
Kael reste immobile. Puis il esquisse un sourire infime, presque triste.
« Tu te trompes, mon enfant. Je ne détruis pas. Je recueille. »
Il tend une main vers la sève qui goutte, l’effleure.
« Regarde. Chaque goutte est une mémoire, une vie, une larme. Rien n’est perdu. Dans l’Ordren, tout se rassemble. Bientôt, ce sera l’unique vérité. »
Nëlwyn sent sa gorge se serrer. Mais elle répond, la voix plus ferme :
« La vérité c’est que votre folie nous entraîne dans le néant. »
Un silence absolu tombe. Les Lyskaïrs eux-mêmes cessent de respirer.
Kael la contemple, sans colère. Au contraire : son regard devient attentif, presque curieux.
Il incline légèrement la tête.
« Tu es forte jeune fille. Bien trop forte pour ce lieu, je le ressens. »
Puis lui glisse lentement à l’oreille :
« Je comprends qu’il t’ait choisi. Il t’a transmis une partie de son éclat… jadis. »
Nëlwyn fronce les sourcils, troublée. Mais Kael se détourne, rompant l’instant.
Il lève la main. Les Lyskaïrs reprennent leur ronde.
« Préparez-les. Bientôt, ils goûteront tous à l’Originel. »
Et il disparaît dans les racines, aussi calme qu’il était venu.
Les heures s’étirent, sans jour ni nuit. Dans les racines du Hyëra noirci, il n’y a qu’une lueur rouge qui suinte des fibres et goutte en flaques gluantes. Les prisonniers ne savent plus depuis combien de temps ils survivent là, nourris de maigres restes jetés par les Lyskaïrs, abreuvés à une eau noire qui brûle la gorge.
Leur prison n’est pas bâtie de pierre ni de bois façonné. C’est le ventre même du Hyëra, vidé et corrompu.
Les racines, autrefois nourricières, forment maintenant des murs vivants qui s’enchevêtrent comme des serpents.
Épaisses, tordues, elles s’ouvrent par endroits en crevasses béantes d’où s’échappent des filets de sève rouge. Cette sève tombe en gouttes visqueuses, éclaboussant le sol et dégageant une odeur métallique et amer qui écœure les prisonniers.
Le sol est inégal, composé de terre humide et de fragments de racines brisées. À certains endroits, il est spongieux : il s’enfonce légèrement sous le poids des pieds, aspirant comme une chair vivante.
À d’autres, il est couvert de flaques noires où stagnent des insectes translucides, nés de la corruption.
La lumière provient de fissures dans l’écorce supérieure : des veines rouges qui palpitent comme si elles respiraient, projetant une clarté morbide. Parfois, quand les Corgors hurlent dans le ciel, l’écho fait vibrer ces veines, et la lumière s’intensifie, transformant l’espace en un cœur battant de ténèbres.
Les chaînes qui lient les prisonniers ne sont pas scellées à des murs, mais enfoncées directement dans les racines. Comme si l’arbre lui-même les retenait, chaque anneau serré par l’écorce. Quand un captif se débat trop, les fibres se contractent et resserrent le métal, laissant des marques sanglantes sur les chevilles ou les poignets.
Au fond de cette geôle, une ouverture béante laisse passer le grondement lointain des racines plus profondes.
De là surgissent parfois des souffles glacés qui éteignent les torches rouges des Lyskaïrs, plongeant les prisonniers dans une obscurité totale. Dans ce noir, on entend parfois des murmures.
Personne ne sait si ce sont les racines qui parlent… ou les voix des captifs déjà absorbés.
Pour eux, le temps n’existe plus. Ici, la nuit est éternelle, rythmée seulement par l’arrivée des geôliers, qui choisissent quelqu’un, l’emmènent… et parfois le ramènent, changé, les yeux vides, le souffle arraché.
La faim creuse les ventres, la soif brûle les gorges. Chaque respiration est un effort.
Gerika veille sur Nëlwyn, son bras toujours en travers de ses épaules.
Un bruit métallique résonne. Les chaînes vibrent. Les Lyskaïrs entrent. Leurs torches écarlates projettent des ombres tordues sur les parois de racines.
Ils s’arrêtent, immobiles, comme s’ils goûtaient l’air. Puis l’un d’eux avance.
Le silence est total. Chacun retient son souffle. Le choix va tomber.
Le Lyskaïr s’arrête devant une femme âgée, une mère de famille qui pleure déjà. Ses mains se crispent sur la petite fiole qu’elle serre encore, comme si elle espérait que son éclat la protège.
« Non… non, pitié… » supplie-t-elle.
Les geôliers la saisissent sans un mot et l’entraînent vers l’ouverture béante, là où s’enfoncent les racines profondes. Ses cris résonnent longtemps, jusqu’à s’éteindre d’un seul coup.
Un silence vide retombe. Les captifs baissent les yeux, incapables de soutenir le regard des autres.
Nëlwyn tremble. Sa gorge brûle d’une envie de hurler, mais Gerika serre sa main.
« Pas un mot. Pas ici. » chuchote-t-elle.
Le temps passe encore. Peut-être des heures. Peut-être des jours. Puis la femme revient. Mais elle n’est plus tout à fait la même.
Ses yeux sont éteints, vides comme du verre. Sa fiole pend mollement à son cou, noircie jusqu’à l’opacité. Elle marche d’un pas mécanique, sans même regarder les autres.
Elle ne se rassoit pas parmi eux : elle prend place derrière les geôliers.
Un gémissement parcourt les prisonniers. Certains détournent le regard. D’autres, désespérés, tendent déjà leurs poignets, comme s’ils souhaitaient que leur tour vienne plus vite.
Nëlwyn sent son cœur exploser dans sa poitrine. Sa peur se change en colère sourde.
Gerika veille sur elle comme elle l’a toujours fait. Elle s’interpose quand les geôliers s’approchent trop, la serre contre elle quand les cauchemars la réveillent. Mais Nëlwyn sent dans la voix de sa sœur une fissure nouvelle. Gerika doute.
Une nuit, alors que les Lyskaïrs patrouillent plus loin, Nëlwyn rampe jusqu’à elle.
« Tu as vu les chaînes ? » murmure-t-elle.
Gerika lève un sourcil.
« Quoi, les chaînes ? Elles sont forgées en fer-fiole. Rien ne peut les briser. »
« Pas les briser. Les ronger. »
Elle montre une rigole de sève rouge qui coule le long de sa racine. Le métal de son anneau de cheville est légèrement piqué, comme corrodé.
« Cette sève… elle ronge le fer. Lentement. Si on l’utilise, on peut affaiblir nos liens. »
Gerika la fixe un moment, puis esquisse un sourire fatigué.
« Tu nous a peut-être sauvé petite sœur. »
Elles commencent alors à frotter discrètement leurs chaînes contre les rigoles de sève. Chaque geste est couvert par les gémissements des autres prisonniers, ou par le battement sourd des Corgors au-dessus.
Bientôt, deux autres captifs se joignent à elles :
Seyra, une jeune guérisseuse, dont les mains tremblent encore mais dont le regard brûle de survivre.
Malrik, un ancien chasseur, maigre et blessé, mais déterminé à retrouver sa famille.
Tous les quatre se glissent chaque nuit un peu plus loin dans l’ombre, rognant le métal, planifiant une fuite.
Gerika garde le rôle de l’aînée, distribuant les tours de garde, murmurant les prières de Solhyën. Mais Nëlwyn sent que la force de sa sœur faiblit. Elle surprend parfois son regard perdu vers les Lyskaïrs, comme si elle cherchait à comprendre leur vide.
Dans le reflet rouge de ses yeux fatigués, Nëlwyn croit voir une autre promesse : celle d’un sacrifice à venir.
Le temps se dilue dans les racines. On ne sait plus si les cris qu’on entend viennent du présent ou d’un écho ancien, coincé dans la sève rouge qui coule partout. Les prisonniers, hagards, vivent dans l’attente : leur tour viendra, inévitable, comme le goutte-à-goutte qui tombe sans fin.
Gerika tient toujours Nëlwyn serrée contre elle. Elle la rassure, lui caresse les cheveux, lui murmure des histoires de leur enfance : la rivière claire derrière la maison, le goût des pommes d’automne, la lumière d’été qui filtrait par les branches du Hyëra.
« Tu te souviens, Nël ? »
Sa voix est douce malgré l’obscurité.
« Quand tu étais petite, tu voulais toujours courir plus loin que moi. Tu croyais que les collines s’étendaient à l’infini. »
Nëlwyn esquisse un sourire tremblant.
« Et toi, tu me rattrapais toujours… »
Gerika rit doucement, un son fragile qui s’éteint presque aussitôt dans le silence des racines.
« Je m’inquiétais chaque fois que tu disparaissais derrière une colline ou dans le labyrinthe d’une forêt dense. Il me fallait courir sans cesse pour te retrouver avant que ton insouciance ne te perde. J’ai un cœur bien endurant grâce à toi. »
Elle lui embrasse les cheveux, puis poursuit, sa voix se teintant d’une chaleur ancienne :
« Tu adorais les pommes d’automne. Tu en croquais une, et le jus dégoulinait sur ton menton et tes vêtements. Maman te grondait, mais tu riais encore plus fort. Tu étais si joyeuse que même le soleil devait t’envier. »
Les yeux de Nëlwyn se mouillent. Elle ferme un instant les paupières, revoyant la clarté dorée, la douceur des branches.
Gerika serre un peu plus fort son étreinte.
« Et cette lumière, sous le Hyëra, quand on passait l’été allongées dans l’herbe ? Tu me demandais toujours si le vent pouvait vraiment parler. Tu disais entendre des voix dans les feuilles. »
Nëlwyn hoche la tête. Sa gorge se serre.
« C’était vrai. J’entendais… »
Gerika sourit, mais son regard s’assombrit, fixé sur la sève rouge qui coule des parois.
« Alors promets-moi une chose, Nël. Quand je ne serai plus là pour courir devant toi… écoute encore le vent. Il saura où aller. »
Nëlwyn lève les yeux, troublée par la gravité de ses mots.
« Ne parle pas comme ça. Tu seras toujours là. »
Gerika détourne le regard, son sourire s’effaçant. Elle ne répond pas.
Un silence épais s’installe, troué seulement par le goutte-à-goutte régulier. Et dans ce silence, Nëlwyn comprend, au plus profond d’elle-même, que sa sœur porte déjà la certitude d’un destin qu’elle ne pourra pas fuir.
Les pas des Lyskaïrs résonnent.
Ils entrent. Torches écarlates. Ombres dansantes sur les parois.
Le choix tombe.
Leurs yeux vides s’arrêtent sur Gerika.
Nëlwyn sursaute.
« Non ! Pas elle ! Prenez-moi ! »
Gerika l’embrasse sur le front, brusquement.
« Chut. Laisse. »
Les geôliers la saisissent par les épaules. Gerika ne résiste pas. Son regard reste fixé sur sa sœur, doux malgré la peur.
« Tiens bon, petite étoile. Pour moi. »
Puis elle disparaît dans le tunnel des racines.
Les minutes deviennent des heures. Nëlwyn lutte pour ne pas sombrer. Chaque seconde, elle espère entendre les pas de sa sœur revenir, libre. Chaque seconde, elle prie pour que ce cauchemar ne soit pas vrai.
Et puis Gerika revient enfin.
Ses cheveux sont défaits, sa peau grise. Ses yeux… vides, sans lueur, sans nom. À son cou pend sa fiole, autrefois d’un vert clair lumineux, désormais noire, opaque, comme remplie d’ombre solide.
Elle ne regarde plus Nëlwyn. Elle ne regarde personne.
Ses pas sont mécaniques. Elle se range en silence aux côtés des Lyskaïrs.
« Gerika… ? »
La voix de Nëlwyn tremble.
« C’est moi… ta sœur. »
Aucun signe. Aucune larme. Rien.
Nëlwyn s’effondre, ses chaînes résonnant d’un désespoir infini. Des sanglots lui arrachent la poitrine. Son cri déchire l’air lourd, rebondit contre les racines.
Les autres prisonniers baissent les yeux dans une émotion collective. Aucun n’ose l’approcher.
Au fond du cachot, la sève rouge goutte plus fort, comme si le Hyëra lui-même pleurait.
Nëlwyn serre les poings jusqu’au sang. Une rage froide traverse sa douleur. Elle lève les yeux vers les geôliers, vers sa sœur disparue dans leur silence de verre.
« Je trouverais le moyen de te ramener. » murmure-t-elle.
Et dans ce serment, un feu nouveau s’allume.
Nëlwyn n’a plus de larmes. Elle reste recroquevillée, les chaînes douloureuses autour de ses poignets. Son cœur bat trop vite, comme s’il voulait s’arracher de sa poitrine.
Les autres prisonniers l’évitent. Personne n’ose parler.
Alors, dans ce silence suffocant, elle ferme les yeux. Et elle entend.
Un souffle. Faible, ténu, mais distinct.
Ce n’est pas le souffle des Lyskaïrs, ni le battement des Corgors au-dessus.
C’est un murmure, presque un chant.
« Écoute encore le vent… »
Les mots de Gerika résonnent en elle. Sa sœur, avant de partir, lui avait laissé ce dernier fil.
Nëlwyn rouvre les yeux. La sève rouge continue de couler le long des racines, goutte après goutte, comme une horloge macabre. Mais dans les interstices de l’air vicié, un souffle glisse.
Et ce souffle ne lui apporte pas seulement le souvenir des pommes d’automne et des rivières claires. Il lui apporte une direction.
Comme si, même vidée de son âme, Gerika avait confié au vent la tâche de guider sa cadette.
Nëlwyn serre les dents, ses doigts crispés sur le métal corrodé de ses chaînes.
Elle ne parle pas. Mais dans son cœur, elle répond à cette voix.
« Je t’entends, grande sœur. Je continuerai à courir. Même si tu n’es plus là. »
Une rage froide naît en elle. Elle sait désormais qu’elle doit sortir de cet enfer. Pas seulement pour survivre. Pas seulement pour Valyan.
Mais pour porter la mémoire de Gerika, et ne jamais laisser le vent se taire.