Solhyën
Chapter 04
The Song of the Depths
Le chant des tréfonds
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Le dortoir du Hyëra s’étend dans une vaste alcôve creusée au cœur du tronc millénaire. Les parois sont faites de bois vivant : des racines épaisses serpentent le long des murs et palpitent doucement, comme si l’arbre respirait.
Les apprentis entrent timidement derrière Maëron, osant à peine poser leurs affaires.
Tyrian doit baisser la tête pour franchir la porte du haut de sa grande stature, il occupe l’espace mais tente de se faire petit.
Lyssa, la frêle rousse, s’arrête juste derrière lui et lève les yeux, impressionnée par la charpente de bois sombre et par… les larges épaules de Tyrian juste devant elle. Un léger sourire flotte sur ses lèvres.
Chaque lit semble pousser du sol en mousse. De larges couchettes sculptées dans le bois même, avec des draps tissés de feuilles souples. Lorsqu’un apprenti s’y allonge puis se lève, le lit se reforme lentement derrière lui, reprenant sa forme lisse et impeccable comme par enchantement.
Dans la pénombre verdoyante, de petites lueurs dansent au plafond, des lucioles logées dans les nœuds du bois qui diffusent une clarté tendre rappelant un ciel étoilé.
Les apprentis ont disposé leurs affaires dans des recoins naturels du dortoir. Çà et là, le tronc forme des niches et des trous de serrure où chacun cache ses trésors personnels.
Selmira a dissimulé quelques bonbons au miel dans un creux près de son oreiller. Elle glousse en secret chaque fois qu’elle en récupère un en douce.
Soren, lui, a glissé sous son lit une petite boîte en fer contenant des notes griffonnées qu’il ne partage avec personne.
Entre deux racines entrelacées, on aperçoit l’éclat d’une plume oubliée ou d’une fiole vide abandonnée par un aîné de passage.
Tout dans ce dortoir murmure la vie : le bois géant grince délicatement quand on marche, comme pour accueillir chaque pas, et une chaleur douce émane du sol, protégeant les enfants du froid nocturne.
L’intérieur est humble mais chaleureux : une grande pièce commune occupe le centre, éclairée par la flamme vacillante d’une lampe à huile. Le parfum familier de menthe et de sève flotte dans l’air, sans doute quelques herbes séchées que l’herboriste a disposées pour apaiser les lieux. Le sol est couvert de nattes tressées, et contre les murs, on voit des couchettes simples préparées avec des draps propres et des couvertures de laine. Il y a sept lits au total, répartis de part et d’autre de la pièce. Une cloison de bois ajouré sépare légèrement deux espaces pour préserver l’intimité des filles et des garçons, sans vraiment diviser le groupe.
Maëron se tourne vers eux après avoir allumé une seconde lampe. Sa voix chaude résonne dans le dortoir :
« Voici votre nouveau foyer, annonce-t-il fièrement. Je sais que ce n’est pas grand-chose, mais vous y serez ensemble. »
Son regard bienveillant parcourt le cercle des apprentis qui se sont spontanément rassemblés autour de lui.
« Les couchettes sur la gauche seront pour Kara, Lyssa et Selmira, et celles de droite pour Valyan, Tyrian, Soren et Erynd. Installez-vous, mettez-vous à l’aise. La journée a été longue : vous avez mérité du repos. »
Kara, toujours droite comme une lance, hoche la tête sérieusement. Soren, les bras croisés, opine du menton, et juge déjà sévèrement du regard l’agencement sommaire de la pièce. Selmira étouffe un petit rire soulagé.
La nervosité redescend un peu maintenant qu’ils se trouvent dans un lieu moins intimidant que la clairière des Sages, l’autre nom porté par le champ dees fioles. Erynd, lui, observe le plafond de bois comme s’il y voyait briller des constellations invisibles.
Maëron ajoute avec un sourire malicieux :
« Demain à l’aube, je vous retrouverai ici pour commencer l’entraînement. D’ici là, dormez bien. » Il marque une pause, puis, son regard s’attarde une seconde de plus sur Valyan, à qui il adresse un clin d’œil encourageant.
Il conclut doucement :
« Que vos rêves soient doux, paisibles, et vous portent conseil. »
Sur ces mots, l’herboriste prend congé. Il referme la porte en leur laissant la lampe et la lueur d’une confiance nouvelle.
Un silence plane quelques instants une fois Maëron parti.
Les sept apprentis échangent des regards hésitants, seuls pour la première fois sans leur mentor.
La pièce, quoique modeste, leur semble presque trop calme après l’émotion de la cérémonie et la leçon de Floranthys. On entend juste le craquement léger du bois qui travaille et, de temps à autre, le hululement d’une chouette au-dehors.
Tyrian décide de briser la glace. D’une voix douce, étonnamment tranquille pour un garçon de sa carrure, il lance :
« Ces fleurs qui poussent par un mélange d’élixir et de volonté… C’est incroyable de pouvoir vivre ça, enfin... je veux dire… par nous-même. »
Il se tourne vers Lyssa en parlant, comme pour chercher son avis en premier. La petite rousse acquiesce vivement, ses tresses effleurant ses joues rougies par l’émotion.
« Oui, incroyable ! » répond Lyssa de sa voix légère. Ses yeux verts pétillent encore en repensant à la fleur jaune pâle surgie de terre.
« Jamais je n’aurai imaginé avoir ce don. »
Elle jette un coup d’œil à la ronde. Encouragés, les autres opinent ou sourient.
Selmira s’avance vers la table au centre de la pièce commune où trône la lampe à huile.
« Moi non plus, ajoute-t-elle en posant son sac près d’un banc, j’en ai même oublié de respirer un moment, je crois. »
Kara esquisse un sourire bref, elle qui d’ordinaire reste si sérieuse.
« Maëron est très doué. Il cherche à nous émerveiller pour se faciliter la tâche d’avoir à nous éduquer. » dit-elle en déposant soigneusement sa propre besace au pied d’une couchette.
« …mais c’est véritablement une montagne de connaissance à notre portée… Nous avons de la chance de l’avoir pour guide. »
En entendant cela, Soren hausse les épaules. D’un ton un peu bougon, il murmure :
« Peut-être. Mais nous ne sommes pas là pour perdre du temps à jouer avec des fleurs… j’attends vivement la suite. On va surtout devoir apprendre à maîtriser notre essence. »
Son pouce caresse machinalement sa fiole d’un doré étincelant, suspendue à son cou, un geste qu’il répète souvent, comme d’autres croiseraient les bras.
Valyan, qui s’était tenu légèrement à l’écart, s’avance alors et pose sa main sur le rebord d’un lit inoccupé.
« Soren a raison, » dit-il prudemment. « Nous avons beaucoup à apprendre. »
Sa voix est calme, modeste. Il garde sa fiole dissimulée sous sa tunique, par habitude ou par crainte instinctive.
En entendant Valyan approuver son propos, Soren plisse légèrement les yeux, surpris. Il ne s’attendait visiblement pas à ce que Valyan aille dans son sens.
Un silence un peu embarrassé retombe.
Erynd, sans quitter le plafond des yeux, brise alors la gêne de sa voix rêveuse :
« Écoutez… » souffle t’il.
Tous tendent l’oreille. Erynd cligne des paupières, un léger sourire aux lèvres :
« On dirait que le vieux chêne nous parle ce soir. »
Les apprentis retiennent leur souffle. Pendant quelques secondes, on n’entend que le froissement des feuilles dehors.
Soren soupire, visiblement agacé par ce qu’il considère comme un non-événement, et retourne s’occuper de son sac. Selmira échange un regard intrigué avec Kara. Lyssa, elle, adresse à Erynd un sourire bienveillant :
« Qu’est-ce qu’il te dit, Erynd ? » demande-t-elle gentiment, comme s’il était parfaitement naturel de converser avec un arbre.
Le garçon met quelques instants à répondre, les yeux perdus dans le vague. Sa fiole translucide pend à son cou et on remarque qu’elle pâlit ou s’illumine légèrement au rythme de sa respiration, comme si elle était reliée à ses pensées flottantes.
« Il chante une berceuse, finit-il par murmurer, une berceuse pour la terre... et pour nous. »
Son ton est si doux qu’il a quelque chose de rassurant.
Un sourire attendri éclaire brièvement le visage de Kara, qui se garde bien de laisser paraître autre chose qu’une solide détermination couplée à une fierté indomptable. Selmira laisse échapper un petit rire, non pas moqueur, mais amusé et charmé par la candeur d’Erynd :
« Eh bien, j’espère que ce chêne nous bercera comme des bébés toutes les nuits. » plaisante-t-elle. Sa fiole turquoise, accrochée à sa ceinture, émet justement une faible lueur malicieuse, comme un clin d’œil complice à son rire.
Le groupe se détend peu à peu. Tyrian tapote l’épaule de Valyan amicalement :
« Tu prends celui-là ? » demande-t-il en désignant le lit à côté du sien. Tyrian a déjà posé son paquetage sur la couchette la plus proche de la cloison centrale.
Valyan acquiesce avec gratitude.
« Oui, merci, Tyrian. »
Il dépose à son tour au pied du lit le baluchon de vêtements que le village lui a fourni.
Lyssa, voyant cela, se tourne vers les couchettes des filles et choisit celle en face de Tyrian, de l’autre côté de la cloison ajourée. Elle sait qu’elle pourra apercevoir Tyrian à travers les motifs taillés dans le bois. Cette pensée la réconforte et la sécurise sans qu’elle s’explique vraiment pourquoi. Elle dépose sa petite sacoche sur sa paillasse, non sans jeter un regard timide vers Tyrian.
Au même moment, Kara inspecte la dernière lampe à huile pour s’assurer qu’elle est stable et qu’aucune flamme ne menace les tentures. Responsable et méthodique, elle plisse le nez en constatant une petite pile de livres et de fioles vides sur une étagère, laissées en désordre. Sans un mot, elle s’affaire à les ranger correctement. Soren la regarde faire du coin de l’œil, mais n’intervient pas. L’ordre est une qualité qu’il apprécie. Il pose son bel arc aux courbes raffinées contre le mur près de son lit, puis s’assied pour enlever ses bottes, visiblement pressé de se reposer.
Tyrian, après avoir défait son manteau épais, remarque que Lyssa tente de hisser son lourd ballot de couvertures sur son lit. La petite rousse s’y prend à deux mains, mais le paquet est presque aussi volumineux qu’elle et menace de glisser. D’un bond, Tyrian la rejoint du côté fille, franchissant la cloison sans même y penser.
« Attends, laisse-moi t’aider, » dit-il avec un sourire doux.
Lyssa lève les yeux, un peu surprise, puis retire aussitôt ses mains du lourd paquet. « Oh… merci, Tyrian, » murmure-t-elle, les joues soudain aussi chaudes que l’astre couchant.
D’un geste assuré, Tyrian soulève le ballot sans effort apparent et le dépose au bout du lit de Lyssa.
Sous la lampe, on voit ses avant-bras robustes se dessiner ; une veine puissante court sur son biceps tandis qu’il manipule la charge, preuve de sa force tranquille.
Lyssa observe, impressionnée et touchée par son aide.
« Je… je crois que je n’y serais pas arrivée seule, » avoue-t-elle en nouant nerveusement une mèche de cheveux autour de son doigt. Ses yeux brillent d’admiration.
« Tu es vraiment fort… »
Tyrian se gratte la nuque, un peu embarrassé par le compliment direct.
« C’est normal, j’ai l’habitude d’aider à la ferme, explique-t-il modestement, les sacs de grain, les bottes de foin… enfin, ce n’est pas grand-chose. »
Il évite le regard de Lyssa un instant, fixant le paquet de couvertures, comme tétanisé par la timidité, mais son visage trahit son émotion : un large sourire sincère lui échappe, et ses oreilles rougissent légèrement.
De l’autre côté de la pièce, Selmira les observe avec un sourire en coin.
« Au moins, on sait à qui demander quand il faudra porter des seaux d’eau ou soulever une charrette, » lance-t-elle d’un ton taquin.
Tyrian émet un petit rire timide, tandis que Lyssa pouffe discrètement, cachant son visage derrière ses cheveux de soies.
L’atmosphère se réchauffe d’une camaraderie naissante. Même Kara esquisse un sourire.
Soren, en revanche, lève les yeux au ciel en entendant les rires étouffés. Il murmure, suffisamment bas pour que seul Valyan l’entende, un bref « joli spectacle… » avec une pointe d’ironie.
Valyan, qui aidait Erynd à dérouler sa couverture sur le lit, fronce les sourcils et dévisage Soren sans trop comprendre l’objet de son dédain.
« Tout va bien Soren ? » demande Valyan doucement.
Le garçon à la fiole dorée secoue la tête.
« Ne t’occupe pas de ça. »
Son ton est sec. Il se lève et s’approche de la cloison, posant les mains sur le bois sculpté comme s’il voulait y appuyer un propos. Ses yeux se posent successivement sur Tyrian, toujours proche de Lyssa dont le rire s’est tu, puis sur Valyan.
« On ferait mieux de parler de choses sérieuses, déclare Soren en haussant légèrement la voix pour que tous l’entendent, car demain, l’entraînement commence. On ne connaît pas le sort qui nous attend pour ces prochaines semaines. Ni même… pourquoi nous avons été choisis par le rite, puis « les sages ». »
Le ton qu’il emploie sur ces derniers mots laisse deviner un doute, voire un ressentiment.
Kara, prenant cela pour une remarque légitime, se rapproche, mains croisées dans le dos.
« Les Sages nous ont choisis pour une raison, » dit-elle posément. « Certains d’entre nous viennent de familles déjà liées à Solhyën ou à la bataille d’Asmat… d’autres ont eu des signes, des rêves… »
« Oui, intervient Selmira qui s’est assise en tailleur sur sa couchette, par exemple moi, j’ai… »
Elle s’interrompt, cherchant ses mots.
« C’est un peu fou, mais il m’est arrivé d’entendre des… des échos, quand j’étais seule dans les champs. Comme des voix lointaines portées par le vent. Ma mère pensait que je divaguais, mais après le rite, elle m’a dit qu’elle comprenait mieux. »
Lyssa acquiesce vivement :
« Moi aussi ! Des rêves étranges… depuis toute petite. Des rêves d’une lumière rose et or qui dansait devant moi. »
En parlant, elle serre sa fiole entre ses doigts.
À la mention de la lumière rose et or, celle-ci semble luire doucement, comme pour confirmer ses paroles. On devine ainsi que la couleur de l’élixir de Lyssa est d’un rose pâle constellé de paillettes dorées, un reflet du mystérieux rêve qui l’appelait.
« Le jour du rite, quand Valyan… »
Elle s’interrompt à son tour, et tourne un regard vers le jeune homme brun.
« Enfin, quand tout a changé, ma fiole a brillé exactement comme dans mon rêve. C’est là que les Sages m’ont désignée. »
À ces mots, le nom de Valyan restant en suspens, Soren serre la mâchoire. Il se tourne franchement vers Valyan et le dévisage, une lueur de défi dans les yeux :
« Oui, parlons-en. » lâche Soren, sans masquer cette fois l’amertume dans sa voix.
Valyan tressaille légèrement, surpris d’être mis sur la sellette de la sorte.
« Que… qu’est-ce que tu veux dire ? »
Soren s’avance d’un pas, quittant la cloison pour faire face à Valyan devant les couchettes des garçons. Il le dépasse de quelques centimètres et sa carrure est presque aussi imposante que celle de Tyrian. Bien que plus élancé, Soren a l’assurance de ceux qui n’ont jamais douté d’eux-mêmes. Il croise les bras, sa fiole dorée émettant un reflet métallique sous la lampe.
« Tout le monde sait ce qu’il s’est passé pendant le rite, lance Soren d’une voix tendue, toutes les fioles se sont emballées quand tu es entré dans le Champ. La tienne a fait… on ne sait quoi. Du jour au lendemain, on nous a annoncé que nous serions apprentis harmonistes parce que toi, Valyan, tu avais réveillé quelque chose. »
Un silence glacial accueille ces paroles.
Tyrian, qui est revenu auprès de Valyan, secoue la tête.
« Soren… Pourquoi sous-entendre qu’il aurait fait quelque chose de mal ? » demande-t ’il fermement.
On sent dans sa voix la loyauté naissante qu’il porte à Valyan.
Le jeune prodige baisse les yeux, mal à l’aise. Son poing se serre sur le tissu de sa tunique, juste au niveau de sa fiole cachée.
« C’est vrai… je n’ai pas cherché à… » commence-t-il d’une voix faible.
« Peut-être, interrompt Soren sans lui laisser finir, n’empêche que c’est arrivé. À cause de toi ou grâce à toi, le temps nous le dira : on en est là, loin de nos familles, à cause de ce chaos. Et nous n’avions rien demandé. »
Il détache ses bras croisés pour faire un geste circulaire englobant le dortoir, Maëron, le cercle d’apprentis. Ses yeux brillent d’un éclat dur.
« Certains pensent que tu es « spécial », que tu as un grand destin. Moi, je pense surtout que tu es dangereux. Tu ne maîtrises rien du tout et tout ceci pourrait bien mal tourner. »
Un hoquet d’indignation échappe à Lyssa. La douce apprentie reste figée, les mains sur sa bouche, peinant à croire la dureté des mots de Soren. Selmira s’est levée, l’air révolté :
« Soren ! » s’exclame-t-elle, « Comment peux-tu dire ça ? Valyan ne… »
Kara, d’une voix plus posée mais tout aussi ferme, ajoute : « Ce n’est pas juste. Les Sages eux-mêmes ne savaient pas ce que ce phénomène signifiait. On ne peut pas blâmer Valyan. L’avenir parlera. »
Soren soutient le regard de chacun sans fléchir.
« Vous étiez là, non ? rétorque-t-il, vous l’avez vu comme moi : le Champ entier s’est emballé. Des centaines de fioles qui s’allument d’un coup, puis le ciel qui bascule dans les ténèbres… On a tous eu la peur de notre vie. »
Son regard retourne vers Valyan, presque accusateur. « Je me souviens encore de cette lueur rouge sombre dans ta fiole, Valyan. »
À ces mots, Valyan ferme les yeux une seconde, revoyant malgré lui ce moment terrifiant où l’élixir clair qui lévitait devant lui s’était teinté de rouge sang. Il ravale péniblement sa salive.
« Moi aussi, j’ai eu peur, admet-il d’une voix brisée, je n’ai pas encore de réponses aux questions qui se sont posées ce soir-là, Soren. »
Tyrian, se place légèrement devant Valyan, et de son imposante stature fait face à Soren qui commençait à s’avancer de plusieurs pas menaçants. Son visage habituellement doux s’assombrit d’une déception profonde envers le comportement de son camarade.
« Soren, ça suffit. » tonne-t-il sans agressivité mais avec l’autorité tranquille des gens forts et justes.
« Valyan est l’un des nôtres. On ne va pas commencer notre apprentissage en se querellant, en se méfiant les uns des autres. »
Soren fusille Tyrian du regard, les poings serrés. Pendant un instant, tout le monde craint que la tension monte d’un cran. Mais le jeune homme inspire profondément, et un voile de sérénité retombe sur son visage.
« Très bien, dit-il d’un ton amer en détournant le regard, croyez ce que vous voulez, poursuivez dans votre insouciance destructrice. »
Il pivote sur ses talons et s’éloigne vers son lit sans un mot de plus. Le silence qui suit est lourd d’un malaise de plomb. On n’entend plus que le crépitement de la mèche de la lampe à huile.
Lyssa a les yeux qui brillent de larmes retenues. Elle s’approche timidement de Valyan.
« Valyan… » souffle-t-elle, la voix tremblante. « Ne l’écoute pas. Il a tort. »
Il lui adresse un sourire bienveillant, mais ses yeux sont humides.
« Ce n’est rien, Lyssa. Soren a… le droit de penser ce qu’il veut. »
Kara secoue la tête avec dépit, puis s’adresse doucement à Valyan :
« Tu n’es pas dangereux, Valyan. Ce qui est dangereux, c’est l’ignorance. Justement, on est ici pour apprendre à contrôler et comprendre ce qu’on porte en nous et surtout ce que l’originel attend de nous. »
Elle pose sa main sur la fiole vert émeraude qui repose contre son sternum, comme pour rappeler que chacun d’eux abrite un pouvoir mystérieux.
« Kara a raison, renchérit Selmira en forçant un sourire pour détendre l’atmosphère, on est un cercle uni pas vrai ? Le cercle des résonnants ! On doit se soutenir coûte que coûte. Sinon, nous n’avancerons pas. »
Erynd hoche la tête, ses longs cheveux bruns lui barrant la moitié du visage. D’une voix lointaine, il ajoute :
« L’harmonie… il n’y a que ça qui compte. Si l’une des cordes vibre faux, tout le monde en souffre. »
On ne sait si c’est une pensée métaphorique ou une observation littérale sur l’état du groupe, mais ses mots frappent juste.
Tyrian se détend un peu et offre une franche accolade à Valyan, en posant un bras massif autour de ses épaules un instant.
« On te soutient, Valyan. »
Puis, tournant la tête vers Soren, qui est couché mais dont le dos raide témoigne qu’il n’a pas fermé l’œil, il ajoute plus fort : « Tous. »
Soren ne réagit pas, fixant obstinément le mur. Une tension sourde émane de lui, mais il reste silencieux.
Voyant que la dispute est close, Kara prend les devants pour revenir à des choses pratiques :
« Il est tard. Maëron a raison, on devrait dormir. »
Elle tire doucement la mèche de la lampe principale, diminuant la flamme jusqu’à ce qu’une pénombre bleutée envahisse la pièce. Seule une veilleuse continue de luire faiblement près de l’entrée, projetant des ombres dansantes sur les murs de bois.
Les apprentis gagnent leurs couchettes dans un murmure d’étoffes froissées. Lyssa et Selmira s’installent chacune dans leur lit, non sans s’échanger un regard complice et quelques mots chuchotés.
« Ça va, Lyssa ? » souffle Selmira.
Dans la semi-obscurité, la tache rousse des cheveux de Lyssa se devine à la lueur de la veilleuse.
Lyssa essuie discrètement le coin de son œil.
« Oui… Ne t’en fais pas. C’était juste… beaucoup d’émotions ce soir et quelques mauvais souvenirs soudain remontés à la surface. »
Elle offre à Selmira un sourire qui se veut rassurant. « Merci. »
Selmira lui répond par un clin d’œil et se laisse retomber sur son oreiller rempli de fougères sèches. « Si Tyrian avait laissé Soren continuer, je crois que je lui aurais envoyé mon oreiller en pleine figure, » plaisante-t-elle à voix basse.
Lyssa retient un petit rire. Elle jette un coup d’œil à travers la cloison. Dans le lit en vis-à-vis, Tyrian est allongé sur le dos, les mains croisées derrière la tête, fixant le plafond. Il paraît perdu dans ses pensées. Lyssa l’observe longuement mais le voilà qui tourne la tête vers la cloison ajourée. Leurs yeux se croisent à travers un des motifs découpés dans le bois, une étoile à six branches. Pris sur le fait, tous deux rougissent dans l’ombre, mais aucun ne détourne tout de suite le regard. Un doux sourire se lit sur leurs visages fatigués.
« Bonne nuit, Tyrian, » murmure Lyssa d’une voix presque inaudible.
De son lit, Tyrian perçoit le doux son voilé de sa voix. Il répond tout aussi délicatement : « Bonne nuit, Lyssa. »
À quelques pas, Valyan s’est glissé sous sa couverture sans un mot. La dispute avec Soren l’a visiblement chagriné.
Il tourne le dos au reste du dortoir, cherchant le sommeil malgré le tourbillon de pensées qui l’assaillent.
Pourquoi son pouvoir semble-t-il semer le trouble autour de lui ? Et si en réalité Soren avait raison de s’en méfier ? Il serre sa fiole sous sa tunique ; l’élixir à l’intérieur pulse faiblement dans un mélange instable de bleu profond et de rouge écarlate, reflet de son trouble. Il repense aux paroles de Maëron :
« Que vos rêves vous portent conseil. »
Un soupir lui échappe.
De l’autre côté, Soren garde les paupières ouvertes, fixées sur un point invisible. La mâchoire crispée, il ressasse sa colère et son envie. Au fond de ses entrailles, il bouillonne encore : Pourquoi Valyan ? Qu’a-t-il de plus que les autres ? Qu’a-t-il de plus que lui ? Sa main droite serre fermement son pendentif de verre doré au point d’en blanchir ses jointures.
L’élixir en lui reflète vaguement la lumière nocturne. On croirait y voir couver une braise dorée, écho de l’ambition et du ressentiment qui brûlent en lui.
Peu à peu pourtant, le calme de la nuit de Solhyën infiltre le dortoir. Le vieux chêne vibre doucement dans le vent nocturne, et on pourrait presque croire, comme Erynd le décrit, qu’une berceuse murmure entre ses feuilles. L’un après l’autre, les apprentis résonnants sombrent dans un sommeil lourd de rêves étranges et d’émotions nouvelles.
Sous la lune bienveillante, une amitié profonde est en train de naître entre certains.
On devine le sourire endormi de Tyrian lorsque, dans ses songes, une petite silhouette rousse glisse sa main dans la sienne. Un amour naissant s’éveille timidement dans le secret des cœurs de Tyrian et Lyssa. Et non loin de là, à l’ombre des pensées, une rivalité a lancé ses premières étincelles : Soren, tourné sur le flanc, rêve les poings serrés à des duels de lumière où il triompherait de l’ombre qu’il croit percevoir en Valyan.
Ainsi réunis sous le même toit, les sept apprentis entament un chapitre nouveau de leur destin commun. Entre camaraderie, romances discrètes et tensions naissantes, le cercle des résonnants cherche son équilibre, fragile comme la flamme d’une lampe à huile, mais brillant comme l’espoir de l’aube à venir.
L’essence vivante
Maëron guide les apprentis à travers les entrailles du Hyëra.
Le petit groupe de sept avance en file silencieuse, encore engourdis par le réveil. Sous leurs pas nus, le sol change peu à peu : Le long du bois lisse, dessinant de longs couloirs, apparait progressivement un tapis de mousse fraîche. L’air se fait plus humide et porte un parfum de terre et de sève. Bientôt, la lumière dorée du matin filtre en faisceaux à travers des fentes naturelles, révélant un espace ouvert insoupçonné, une sorte de clairière cachée au cœur de l’arbre-monde.
Les enfants écarquillent les yeux en découvrant ce lieu secret. Des racines colossales forment tout autour des arches noueuses, comme une cathédrale vivante. Au centre, un cercle de terre tendre est parsemé de fougères et de Lumilis, ces petites fleurs pâles qui luisent faiblement dans l’ombre. On entend le tumulte d’une chute au loin et, tout en haut, le bruissement feutré du feuillage. Tout semble vibrer d’une allégresse vitale.
Lyssa inspire profondément, le cœur battant d’excitation et de trac, tandis que Tyrian à ses côtés lui adresse un léger sourire rassurant.
Maëron s’arrête au milieu de la clairière intérieure et plante son bâton dans le sol spongieux. Sa voix douce rompt le silence :
« Asseyez-vous en cercle, mes enfants. » dit-il en désignant le sol moussu.
Les apprentis obtempèrent. Lyssa s’installe prudemment, ajustant sa tunique, et Tyrian vient s’asseoir juste à côté d’elle. Valyan, lui, reste légèrement en retrait comme à son habitude, hésitant, avant de s’agenouiller sur une racine apparente. Selmira prend place en tailleur, en poussant un petit soupir amusé devant le sérieux ambiant. Erynd manque de tomber en arrière tant son regard reste inlassablement attiré vers la haute voûte végétale au-dessus d’eux ; il finit par se poser contre un tronc secondaire, l’air absent. Soren, dernier à s’installer, s’essuie discrètement les paumes. Il a les mains moites. Il croise les jambes, le dos bien droit et les mâchoires serrées pour contrôler sa nervosité.
Maëron promene sur eux un regard bienveillant. Les rayons de lumière tachetée dansent sur sa silhouette élancée et sur sa chevelure grisonnante. Il leve doucement les deux mains, paumes vers le haut, en un geste d’accueil.
« Fermez les yeux, » murmura-t-il. « Respirez… Écoutez. »
Lyssa échange un dernier regard avec Tyrian pour s’encourager mutuellement. Elle ferme alors les paupières. L’obscurité tranquille l’enveloppe, seulement troublée par les sons doux et spirituels du lieu : le léger clapotis de l’eau, le frémissement lointain d’une branche, peut-être même un soupir du grand Hyëra lui-même.
« Aujourd’hui, reprit Maëron de sa voix basse qui résonne entre les racines, vous allez sentir l’essence vivante autour de vous. Sans fiole, sans élixir versé, uniquement par votre lien intérieur. »
Lyssa entend Selmira remuer à cette annonce. La jeune fille a entrouvert un œil sceptique.
Maëron continue d’un ton patient :
« L’essence circule en toute chose vivante. Les fioles que vous portez ne sont que des réceptacles et des guides. Mais vous, vous portez en vous le don de la percevoir directement. Alors, écoutez la terre sous vos pieds, l’air dans vos poumons »
Il marque une petite pause, et sa voix mue presque en un chant solennel.
« Écoutez le cœur du Hyëra, il bat autour de nous…»
Un silence s’ensuit, si profond que Lyssa croit réellement entendre quelque chose. Un bourdonnement infime, une note tenue très bas, comme le son d’une corde qu’on effleure. Est-ce son imagination ? À ses côtés, elle sent Tyrian frissonner. Lui aussi perçoit-il ce murmure ? Discrètement, du bout des doigts, Tyrian cherche la main de Lyssa posée sur la mousse. Elle la serre tendrement en retour. Ce simple contact la rassure et amplifie même sa concentration : peu à peu, elle oublie la présence de Maëron et des autres. Sa respiration ralentit.
Autour du cercle, chaque enfant tâche de suivre les consignes, avec plus ou moins de difficulté.
Soren serre toujours les paupières, tendu au point que ses épaules restent raides comme du bois mort. Il n’entend rien d’autre que le martèlement de son propre cœur inquiet. Derrière ses paupières closes, des images fugaces apparaissent, peut-être celles d’un avenir incertain : un ciel qui s’assombrit, une faille béante dans le sol, une ombre hurlante… Soren ravale péniblement sa salive et tente de chasser ces souvenirs.« Concentre-toi. Ce n’est pas réel », se répète-t-il sans succès.
Non loin de lui, Selmira lutte contre un tout autre obstacle : l’ennui. Le silence solennel, l’obscurité volontaire, tout cela la rend nerveuse et moqueuse. Après quelques instants, ne percevant rien d’extraordinaire sinon le gargouillis de son ventre matinal, elle esquisse un sourire. Lentement, elle entrouvre un œil. Personne ne la regarde : tous ont les yeux clos. Soren semble figé comme une statue, ce qui la fait pouffer intérieurement.
D’un geste taquin, Selmira lève la main devant son visage, imitant une expression extatique caricaturale à l’adresse d’Erynd, assis en face d’elle.
« Oh, la belle essence, je la ressens, je la ressens… » mime-t-elle silencieusement en roulant des yeux.
Erynd, justement, ne paraît rien voir du manège de Selmira, et pour cause : il garde les yeux ouverts.
Contrairement aux instructions, son regard erre sur les racines enlacées au plafond, puis sur les fines poussières dorées dans les rayons de lumière.
Il a l’air absent, perdu dans ses pensées… ou à l’écoute d’autre chose. Ses pupilles suivent un mouvement invisible, comme s’il observait des choses que les autres ne peuvent pas voir, de lointaines silhouettes dans le jeu de clair-obscur. Ses lèvres s’entrouvrent légèrement et sa tête se penche sur le côté, comme lorsque l’on tend l’oreille. Un souffle tiède glisse sur sa joue.
A-t-il rêvé ce murmure, là, juste derrière lui, semblable à un chuchotis dans une langue ancienne ? Un éclat doux traverse son regard, et pour la première fois depuis longtemps, son visage habituellement fuyant prend une expression de ravissement calme.
Maëron circule lentement autour du cercle formé par ses élèves, veillant à ce que chacun reste plongé dans l’exercice.
Il pose brièvement une main encourageante sur l’épaule de Soren, qui sursaute légèrement puis tente de relâcher ses muscles crispés. Le vieux guide esquisse un sourire en voyant Selmira se dandiner. Il perçoit déjà son espièglerie et, du bout de son bâton, tapote le sol près d’elle pour l’inviter au sérieux. La jeune fille rougit et referme les yeux, se mordant les lèvres pour ravaler un rire nerveux.
Quand Maëron passe près d’Erynd, il remarque le regard étrange du garçon, fixé en l’air et brillant d’une émotion contenue.
Maëron fronce légèrement les sourcils, intrigué, mais poursuit sa ronde sans un mot.
Arrivé à la hauteur de Lyssa et Tyrian, il s’arrête. Leurs deux visages sont détendus, presque sereins, leurs mains liées discrètement sur la mousse.
Il sent émaner d’eux une vague d’apaisement : les deux enfants s’harmonisent l’un l’autre sans même s’en rendre compte, leurs respirations accordées comme deux notes justes. Maëron pose la main sur la tête de Lyssa avec douceur, puis sur celle de Tyrian, et murmure :
« Très bien… Laissez venir à vous l’essence, tout doucement. »
Il recule enfin vers le centre du cercle, où seule une silhouette reste en attente : celle de Valyan. Le garçon s’assoit un peu à l’écart, légèrement en dehors du cercle formé par les autres, comme s’il n’osait s’y inclure complètement. Ses yeux sont fermés, et autour de lui, la lumière du matin dessine des taches mouvantes sa chevelure dorée. Sa fiole, suspendue à son cou par un fin cordon de cuir, frémit de temps à autre contre sa poitrine, comme une petite créature qui s’agite en rêve.
Valyan tente de faire le vide mais il redoute ce qu’il pourrait trouver au dedans.
« Et si je ne maîtrise rien ? » songe-t-il.
« Et si… » mais il n’ose formuler la seconde crainte qui l’étreint.
La mémoire de l’ombre qu’il a involontairement libérée la veille pèse sur son courage.
Il expire lentement, essayant de chasser la peur comme on souffle sur une bougie.
Petit à petit, le silence environnant l’enveloppe.
Il perçoit les mêmes artefacts naturels et apaisants que ses camarades : la chute d’eau, le vent léger. Puis autre chose. Quelque chose de plus profond, comme un battement étouffé, très lent.
Est-ce le battement de son propre cœur ? Non, cela vient d’en-dessous, ou de partout à la fois. Il écoute plus fort.
Derrière ce rythme sourd, il distingue une myriade de tonalités, minuscules et entêtantes : la vie foisonnante de la mousse, des insectes dans le bois, des feuilles, tout cela forme un chœur discret. L’air même vibre d’un chant presque imperceptible, comme si le monde retenait son souffle autour d’eux, dévoilant dans ce silence une mélodie cachée. Le cœur de Valyan s’allège, fasciné.
Sans qu’il le décide consciemment, il sent son être s’accorder à cette symphonie secrète. Là, dans le noir de ses paupières closes, une lumière douce commence à poindre. Ce n’est pas une lumière qu’il peu directement discerner, mais qu’il ressent au plus profond de son être : une tiédeur au creux de sa poitrine, juste à l’endroit où repose sa fiole. Elle se met à luire faiblement d’un rouge bleuté à travers son chemisier, répondant aux pulsations de son souffle. Valyan ne s’en aperçoit pas, perdu dans son écoute intérieure. Il se sent étrangement bien, comme bercé par le Hyëra lui-même.
Soudain, Lyssa fronce les sourcils.
Les yeux fermés, elle sent sur sa joue le passage d’un courant d’air tiède, comme la caresse d’une main invisible soulevant une mèche de ses cheveux.
Elle entrouvre les paupières, surprise. Une faible brise circule dans la clairière, faisant onduler les fougères. Pourtant, aucun couloir n’ouvre directement sur l’extérieur à cet endroit, et l’air jusque-là était parfaitement immobile.
À côté d’elle, Tyrian sent le souffle étranger lui aussi. Il ouvre les yeux et suit le regard de Lyssa. Tous deux se tournent vers Valyan.
Autour du garçon assis, quelque chose est en train de changer…
La mousse à ses pieds verdit à vue d’œil, comme si on l’arrosait de lumière. De minuscules spores luminescentes s’en échappent et flottent maintenant dans l’air, dansant autour de Valyan à la manière d’une myriade de lucioles dorées. La lueur bleutée qui émane de sous sa chemise devient plus intense, projetant sur son cou et son menton des reflets mouvants. Et ce vent doux, sorti de nulle part, tourbillonne faiblement autour de lui, soulevant les poussières et les pétales tombés.
Valyan, les yeux clos, ne bouge pas, absorbé dans sa méditation. Un demi-sourire apaisé flotte même sur ses lèvres, ignorant le spectacle fascinant, et légèrement inquiétant, qui se déploie autour de lui.
Mais le tourbillon s’amplifie, comme un vent surnaturel qui fait résonner les branches et vibrer le sol. Les feuilles mortes s’élèvent, tournoyant à ses pieds. Quelques objets chutent autour du cercle.
Soren sent également que quelque chose cloche.
Toujours tendu, il a fini par entrouvrir un œil à cause du mouvement de l’air. Lorsqu’il voit Valyan entouré de cette étrange brume lumineuse, son sang se glace.
« Pas encore… » pense-t-il, terrifié. Son cœur s’emballe et une sueur froide lui coule dans le dos.« Valyan ?! » appelle-t-il d’une voix blanche.
Le garçon au centre du cercle n’entend rien.
Erynd, lui, quitte enfin la voûte du regard pour observer avec fascination les spores dorées dansant autour de Valyan.
Selmira les fixe aussi, bouche bée, son envie de rire envolée.
Maëron, alerté par l’exclamation de Soren, se retourne. Il voit son élève enveloppé d’essence brute et sent aussitôt un mélange de fierté et de prudence l’envahir. L’éveil est spectaculaire, oui, mais peut-être prématuré.
Soren, lui, ne mesure plus rien qu’à l’aune de sa crainte. La brise s’intensifie autour de Valyan, les feuilles mortes se mettent à tournoyer, et il sent le souffle l’attirer vers le tourbillon. Ses pieds s’ancrent au sol pour ne pas fléchir. Le cœur battant à tout rompre, il hurle d’une voix tremblante :« Arrête ! »
Le cri fuse dans l’air comme une déchirure, faisant sursauter tous les apprentis.
Lyssa pousse un petit cri de surprise et porte la main à sa poitrine.
Tyrian se redresse à demi, par réflexe, cherchant du regard un danger invisible.
Erynd cligne des yeux, la vision intime qu’il poursuivait s’évapore.
Les spores lumineuses vacillent et retombent paresseusement au sol.
Valyan ouvre brusquement les yeux, désorienté. En une seconde, tout ce qu’il a ressenti s’échappe de lui. La connexion fragile qu’il tissait avec l’essence se rompt net, comme un fil qu’on brise. Autour de lui, les particules dorées retombent et la lueur de sa fiole décroît.Un vertige le saisit. Combien de temps est-il resté plongé là-dedans ?
« Que s’est-il passé ? » demande-t-il d’une voix rauque, la gorge sèche.
Son regard passe de Soren, debout, qui le fixe avec un mélange de colère et de peur, à Maëron, dont le visage soucieux ne laisse rien deviner de plus.
Soren, les poings serrés, fait un pas en avant en désignant Valyan d’un geste accusateur :« Tu ne maîtrises rien du tout ! » lance-t-il, la voix brisée par l’émotion.
« Regarde ce que tu fais… Tu… tu aurais pu… »Il ne termine pas. Les mots s’étranglent dans sa gorge, étouffés par la rage et la panique.
Un silence lourd tombe dans la clairière intérieure.
Erynd fixe Soren avec incompréhension, comme tiré trop vite d’un rêve profond.
Tyrian s’est entièrement relevé, et d’un geste protecteur, il aide également Lyssa à se remettre debout. Tous deux restent en retrait, interdits et mal à l’aise face à l’éclat de Soren.
Lyssa sent son cœur se serrer : dans les yeux de Soren, elle lit non pas de la malveillance, mais une colère absolue, presque enfantine, comme dépassée par des forces inconnues.
Valyan, figé, au centre du cercle rompu, a perdu toute insouciance.
Maëron intervient enfin, levant calmement la main en signe d’apaisement.
« Doucement, Soren », dit-il d’une voix posée mais ferme qui résonne sous la voûte de racines. Il s’approche du garçon tremblant et pose sur son épaule une main compatissante.
Soren baisse les yeux, réalisant sans doute qu’il a crié plus fort qu’il ne le voulait. Il recule d’un pas, la respiration encore affolée.
Le guide se tourne alors vers Valyan. Ce dernier croit voir une lueur de fierté, tempérée d’avertissement, dans ses yeux.
Maëron n’est pas en colère, seulement soucieux.« Ne craignez rien », dit-il à l’ensemble du groupe.
« Personne n’a été blessé. L’exercice est difficile, et Valyan a touché quelque chose de puissant en lui, c’est un fait… »
Valyan baisse la tête, honteux. Il sent la vague de culpabilité l’envahir. Il n’a voulu faire de mal à personne, pourtant. A-t-il failli perdre le contrôle ? « Comme hier… » pense-t-il avec angoisse.
Les larmes menacent, mais il les ravale.
Maëron fait quelques pas pour se placer près de lui.
« …Mais c’est pour cela que nous sommes ici », reprend-il doucement, en regardant Soren puis les autres.
« Pour apprendre. »
Un à un, les apprentis harmonistes reprennent leur souffle. Tyrian et Lyssa s’avancent et, dans un élan spontané, Lyssa prend la main de Valyan dans la sienne pour le réconforter. Surpris, le garçon relève les yeux vers elle. Il y lit une inquiétude sincère, mais aussi une absence de jugement qui le touche.
Tyrian pose sa paume sur l’épaule de Valyan à son tour, lui accordant un sourire prudent. Ce simple geste d’amitié fait pétiller un peu de légèreté au milieu de son tourbillon intérieur.
Soren, toujours secoué, ouvre la bouche comme pour protester encore, mais Selmira s’approche de lui et lui prend le bras avec douceur.
« C’est fini… Tout va bien », murmure-t-elle en cherchant son regard.
Soren inspire profondément, le visage brûlant de honte et de crainte mêlées. Il acquiesce d’un petit signe de tête sans trouver ses mots. Erynd, accroupi, effleure du bout des doigts les spores lumineuses qui gisent encore sur la mousse. Son visage garde un air étrangement paisible.
« Ce sera tout pour aujourd’hui, annonce enfin Maëron d’un ton doux qui n’invite pas à discuter, Vous avez très bien travaillé. »
Son regard embrasse le cercle dissipé des élèves encore secoués.
« Chacun de vous a senti un frémissement de l’essence vivante, n’est-ce pas ? » ajoute-t-il avec un léger sourire.
Lyssa opine lentement. Oui… elle l’a senti, cette caresse tiède sur sa joue, ce murmure au fond de son cœur. Et plus encore, elle a vu l’essence se manifester tangiblement autour de Valyan.
Malgré la peur, malgré la tension, elle en est émerveillée.
« C’était réel… Nous pouvons le faire. » pense-t-elle, des étincelles d’exaltation dans le ventre.
Selmira retrouve assez d’assurance pour lever la main et demander d’une voix un peu trop aiguë, comme pour détendre l’atmosphère :
« Maëron… est-ce qu’on pourra recommencer demain ? »
On sent dans sa question tout le mélange d’inquiétude et d’excitation qui agite chacun d’eux.
Le vieux maître éclate d’un rire léger qui résonne sur les parois boisées.
« Demain, et tous les jours qu’il faudra », répond-il avec une bienveillance taquine. « Mais d’ici là, un bon déjeuner et un peu de repos s’imposent. »
Il invite d’un geste les enfants à le suivre vers le couloir par lequel ils sont venus.
Soren passe une main distraite sur son visage pour chasser les images de son esprit. Il avance vers la sortie, le regard baissé, Selmira toujours à son côté.
Erynd se relève lentement, les yeux encore perdus dans ses pensées mystérieuses.
Lyssa et Tyrian entourent Valyan comme deux gardiens chaleureux, ne s’écartant de lui qu’à pas mesurés, veillant sur son silence fragile.
Tous prennent le chemin du retour à la lueur des Lumilis, le cœur chamboulé mais vibrant d’une énergie nouvelle. En quittant la clairière intérieure, aucun d’eux ne sait vraiment mettre de mots sur ce qu’il vient de se passer.
Ils viennent d’effleurer, pour la première fois, la magie brute de leur essence vivante. Ils en ont senti les dangers, les merveilles. Et entre eux, déjà, quelque chose change. Des liens invisibles, tantôt harmonieux tantôt dissonants, se tissent, unissant le cercle naissant des apprentis harmonistes dans l’aventure incertaine qui les attend.