Noctalis
Chapter 18
The Battle of Noctalis
La bataille de Noctalis
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Puis, au loin, un bruit sourd.
Une vibration grave, comme un battement de terre.
Un deuxième. Plus fort.
Le sol même résonne.
Keryn se lève d’un bond, la main déjà sur son épée.
« Ce n’est ni l’orage ni le tonnerre. »
Tous se figent. Dans le silence de Noctalis, ce son paraît monstrueux, déplacé. Un rythme lent, implacable.
À travers le Voile, une autre note s’élève : un cor grave, rauque, qui résonne dans la nuit comme le hurlement d’une bête blessée.
Les Noctalins n’ont jamais connu pareille cacophonie. Eux qui vivent dans les murmures et la brume regardent l’horizon, figés d’effroi.
Les tambours des Lyskaïrs résonnent au seuil de Noctalis.
Ils battent encore, sourds et lents, comme le cœur d’un titan enfoui sous la terre. Entre chaque coup, le silence pèse, plus lourd, plus inquiétant. Puis les cors rauques reprennent, longs mugissements de bêtes affamées, couvrant même le souffle du vent.
La compagnie se redresse d’un bond. Keryn a déjà dégainé son épée, Teyra brandit son marteau, Serayn tremble mais ne recule pas. Le Luthien, pelotonné contre Valyan, hérisse ses oreilles, ses yeux d’or fixés vers l’horizon où le Voile ondule.
Orwyn, livide, plante son bâton dans le sol.
« C’est impossible… Le Voile n’a jamais laissé passer autre chose que des visions. Jamais une armée. »
Lyssandra, les yeux perdus dans l’argent mouvant des brumes, murmure :
« Quelqu’un le force. Quelqu’un a trouvé la faille. »
Un frisson parcourt la clairière. Tous savent de qui elle parle.
Alors le Voile tremble. Non plus comme une nappe agitée par le vent, mais comme une paroi secouée de l’intérieur. Les fissures d’argent s’élargissent, déchirant la nuit. Derrière, une lueur rougeâtre apparaît, comme si le sang s’infiltrait dans la brume.
Les habitants de Noctalis, accourus au bord des passerelles translucides, poussent des cris. Jamais ils n’ont entendu de tels sons, jamais ils n’ont vu leur Voile céder. Des enfants pleurent, des vieillards tombent à genoux. Les brumes, qui les ont toujours protégés, deviennent soudain un gouffre ouvert sur l’ombre.
Un cor plus puissant encore retentit, si grave que les tours de la cité vibrent. Puis les tambours s’accélèrent, leur cadence martelant la peur dans chaque poitrine.
Valyan sent sa fiole battre contre son cœur, douloureuse, prête à éclater. Il recule d’un pas, les mains serrées dessus.
« Ils arrivent… » souffle-t-il, la gorge sèche.
Orwyn pose une main lourde sur son épaule.
« Oui. Kael est là. »
À cet instant, un éclat aveuglant fend le Voile.
La brume argentée se rompt comme du verre, et à travers la fracture jaillit une ombre immense : les ailes d’un Corgor. Son cri strident lacère le ciel, couvert aussitôt par le vacarme de milliers de pas en cadence.
En contrebas, l’horizon s’ouvre. Là où s’étendaient les plaines voilées, une armée noire avance. Des dizaines de milliers de Lyskaïrs, torches écarlates à la main, défilent au rythme des tambours. Leur marche soulève des nuages de poussière qui s’élèvent comme des colonnes de cendre. Les cors résonnent à intervalles réguliers, appelant toujours plus fort à l’assaut.
Arven apparaît sur la plus haute passerelle, drapé de sa tunique d’ombres et de lumière. Sa voix résonne comme mille murmures à la fois, mais cette fois forte et tranchante :
« Peuple de Noctalis ! Le Voile est brisé. L’ombre est à nos portes. »
Il lève les bras, et des vagues de brume argentée tourbillonnent autour de lui, comme pour colmater la déchirure.
« Préparez-vous. Car ce soir, nous ne sommes plus les spectateurs des ombres. Nous sommes leur rempart ! »
La clameur qui répond est faible, brisée par la peur. Mais elle existe. Des Noctalins saisissent des lances translucides, d’autres invoquent des fioles de brume qui s’illuminent.
Orwyn fait signe à la compagnie.
« Nous devons descendre. Cette bataille sera la première de notre temps. »
Valyan serre plus fort sa fiole. Dans le tumulte des tambours, il entend son propre cœur battre, comme si les deux rythmes venaient de s’accorder.
Et il sait qu’à partir de maintenant, chaque pas de cette guerre résonne dans sa chair.
Guidée par Orwyn, la compagnie redescend en hâte vers la cité suspendue. Les passerelles translucides tremblent déjà sous leurs pas, secouées par les premiers cris des habitants et les échos des tambours.
Des Noctalins courent partout, saisissant des lances de brume ou allumant des fioles pour dresser des barrières lumineuses. Leurs silhouettes pâles se croisent, se heurtent, dans une confusion inhabituelle pour ce peuple habitué au silence et à l’ordre.
Arven les attend au centre de l’esplanade principale. Son visage reste impassible, mais ses yeux opalins reflètent une tension qu’aucun voile ne peut masquer.
« Vous avez rallumé le fragment. C’est pour cela qu’il vient. Kael ne reculera pas. Il veut ce qui bat dans ta poitrine, Valyan. »
Le garçon baisse les yeux vers sa fiole, qui pulse encore faiblement.
« Alors je suis celui qu’il cherche… »
« Et celui qu’il ne doit pas trouver, » coupe Orwyn, la voix dure.
« Tu restes derrière nous. Derrière tous. Ta lame s’est éveillée, mais elle n’est pas prête pour Kael. »
Keryn acquiesce, sa main toujours sur le pommeau de son épée.
« Le garçon reste au centre. Nous formons un rempart autour de lui. »
Teyra renchérit en brandissant son marteau :
« Qu’il ose seulement approcher. »
Baelor gronde d’une voix sans émotion :
« Mais s’il veut l’enfant, il viendra lui-même. Alors, dites-moi, qui pourra l’arrêter ? »
Un silence lourd s’abat, rompu par les tambours qui s’intensifient.
Arven lève la main. Des Noctalins se pressent, armant les passerelles, plaçant des familles à l’abri dans les salles intérieures.
« La cité entière se dressera pour le protéger. Mais souvenez-vous : Kael ne cherche pas seulement à conquérir. Il veut dévorer ce qui reste d’Elix. »
Il se tourne vers Valyan.
« Tant que tu vis, l’espoir respire avec toi. »
Valyan serre sa fiole. Ses yeux verts brillent d’un éclat résolu.
« Alors je ne fuirai pas. Pas cette fois. »
Orwyn lui saisit le bras.
« Tu n’as pas à fuir. Mais tu dois survivre. Promets-le-moi. »
Valyan hoche la tête, sans parvenir à prononcer un mot.
Un battement d’ailes énorme fend l’air.
Le Corgor qui vient de franchir le Voile plonge d’un cri strident.
Ses serres raclent une passerelle translucide, l’arrachent comme si ce n’était qu’un fil fragile. Des éclats scintillent dans la nuit avant de s’écraser au sol dans un fracas de verre brisé. Des silhouettes chutent dans le vide, leurs cris s’éteignant dans l’abîme.
Un deuxième Corgor surgit de la brèche. Ses ailes voilent la lune argentée de Noctalis, plongeant une partie de la cité dans l’ombre. Puis un troisième. Et un quatrième. Ils tournent en spirale autour des tours, chaque battement d’ailes faisant trembler les bassins phosphorescents.
« Le monde s’écroule… » souffle Serayn en serrant sa fiole terne contre son cœur.
Les habitants de Noctalis hurlent, invoquant leurs propres fioles. Des lances de brume jaillissent, des filets argentés s’élancent pour entraver les créatures. Mais les Corgors les balayent d’un seul coup d’aile, dispersant les guerriers comme des fétus de paille.
Dans la confusion, des civils courent vers les lignes. Un des monstres plonge droit sur une passerelle où courent des enfants.
Valyan, resté au centre de l’esplanade sous la garde de Silme et Serayn, entend les hurlements. Son cœur bat trop fort.
Sans réfléchir, il arrache son bras à Silme.
« Ils vont mourir si je n’y vais pas ! »
Serayn tend la main :
« Valyan, attends ! »
Mais déjà, il court, sa fiole vibrant comme pour l’appeler.
Le Luthien bondit à ses côtés, ses oreilles dressées, guidant ses pas à travers la foule paniquée.
C’est ainsi qu’il se retrouve sur les remparts, face au monstre.
Il atteint la passerelle au moment où le monstre déploie son bec incandescent. Un éclat de lumière jaillit de sa fiole, s’infiltrant dans ses veines, jusqu’à son bras tendu. Sa main brûle, mais il ne lâche pas.
« Soliris ! »
La fiole éclate d’un rayon bleuté. La lumière se condense dans sa paume et jaillit en une lame vivante, vibrante, d’un éclat clair et froid comme une étoile.
La Lame-Aura fend l’air. Le coup dévie la serre du Corgor qui allait s’abattre sur un enfant.
Le monstre hurle, son aile immense brisée par le choc, et recule dans un cri strident.
Valyan halète, le bras tremblant, mais la lame bleutée chante encore dans sa main. Les enfants fuient derrière lui.
La bête hurle, se cabre et recule, arrachant néanmoins des pans entiers de passerelle qui s’effondrent dans le vide.
Valyan, haletant, tend la main et agrippe un enfant de justesse avant qu’il ne tombe dans le vide.
À ses côtés, le Luthien bondit et pousse un cri cristallin. Le son résonne comme un ordre : les herbes translucides qui bordent la passerelle se dressent, fouettant le visage d’un autre Corgor, le forçant à battre en retraite un instant.
Keryn se jette sur une autre passerelle, son épée ferrante dressée au-dessus de sa tête. Le choc de la lame contre une serre résonne comme un coup de tonnerre. Le capitaine est projeté en arrière par la puissance du monstre, mais Teyra surgit, son marteau à deux mains. Elle abat le fer incandescent sur la patte de la bête. Un craquement sourd retentit, et le Corgor, blessé, se replie en hurlant.
Lyssandra étend ses voiles, créant des dizaines de reflets de la cité. Le Corgor, désorienté, heurte une tour au lieu de la passerelle, fracassant sa propre aile contre la pierre. Des éclats de cristal tombent en pluie lumineuse.
Mais pour chaque victoire, deux autres bêtes franchissent la brèche. Le ciel se couvre d’ombres battantes.
Les tambours reprennent, cette fois plus rapides, comme s’ils rythmaient la descente des Corgors. Les cors mugissent, emplissant tout l’air de leur rugissement.
Valyan, à bout de souffle, resserre ses doigts sur la Lame-Aura. Son bras tremble, mais la lumière continue de pulser, vibrante.
« Nous ne tiendrons pas longtemps… » souffle-t-il.
Orwyn frappe le sol de son bâton, et une onde de lumière parcourt les passerelles autour de lui.
« Il le faudra. Car derrière eux… vient l’armée. »
Un grondement terrible monte de la brèche. Non plus le battement des ailes, mais le martèlement innombrable de pas. Le fracas de l’armée Lyskair qui s’avance déjà.
À travers la brèche, deux Corgors fondent ensemble, leurs serres s’abattent sur les tours extérieures. Un fracas terrible secoue la cité. La pierre translucide éclate, les passerelles s’effondrent, laissant un trou béant dans la muraille suspendue.
Les Noctalins s’élancent pour refermer l’ouverture avec leurs fioles, tissant des lianes de brume argentée. Mais déjà, une marée noire s’y engouffre : les premiers Lyskaïrs franchissent le passage, leurs torches écarlates jetant des ombres dévorantes sur les murs de cristal.
Les Noctalins résistent. Un vieil homme brandit sa fiole, projetant une barrière argentée qui arrête un instant l’avancée. Mais une lame sombre la fend en deux et le vieillard s’écroule, son sang noirci se mêlant à la brume.
Une femme se dresse au-dessus de son enfant, les mains levées, sa fiole jette un éclat de lumière puissant qui emporte trois ennemis avec elle.
Serayn, haletante, glisse au sol auprès d’un blessé. Sa fiole ternie vacille, mais elle murmure encore des mots de guérison. La plaie se referme d’un fil de lumière avant qu’elle ne s’éteigne à moitié, presque vidée d’elle-même.
« Tiens bon… » souffle-t-elle, même si ses propres mains tremblent de fatigue.
Dorian, jusqu’ici en retrait, se rue soudain dans une mêlée.
Sa dague luit et frappe dans les interstices des armures corrompues.
Rapide, vif, il disparaît entre deux silhouettes, ne laissant derrière lui que des corps écroulés.
« Ne me perdez pas de vue, ou je finirai par sauver la cité tout seul ! » ricane-t-il, le visage éclaboussé d’une soudaine bienveillance.
Silme, le Noctalin, se dresse à côté de Valyan. Sa silhouette translucide se fond dans la brume. Les Lyskaïrs frappent dans le vide, ne voyant que des ombres. Puis, sa dague de lumière argentée jaillit, transperçant leurs gorges avant de disparaître à nouveau dans le voile.
Puis un cor plus grave retentit, et l’armée entière s’arrête, comme à un signal.
Au centre de la plaine, Kael apparaît, dressé sur son Corgor noir. Sa main s’élève, et des runes d’Obscaryon enflammé jaillissent de son poing, projetées contre la grande arche translucide qui marque l’entrée de Noctalis.
L’arche tremble.
Ses racines de brume argentée s’illuminent, résistent un instant… puis craquent dans un hurlement.
Une fissure immense s’ouvre, l’argent se brise en éclats de verre, et la porte éclate dans une gerbe de lumière et de cendres.
Les tambours reprennent, plus rapides, plus lourds. Les cors hurlent.
Et l’armée noire s’engouffre.
Les Lyskaïrs franchissent la fissure en nombre, silhouettes d’ombre drapées d’un éclat écarlate.
Leurs yeux vides brillent d’une flamme malade. Ils brandissent des lames déjà enflammées par l’Obscaryon, noires et rouges, pulsant comme des cœurs corrompus.
Leurs pas martèlent les passerelles translucides. Leurs torches écarlates oscillent, jetant des reflets sanglants sur les tours de Noctalis.
« Aux armes ! » hurle Keryn, sa voix résonnant comme un cor de guerre.
Le choc est brutal. Les Lyskaïrs s’élancent sur les passerelles, frappant avec la rage de bêtes sauvages. Les Noctalins opposent leurs lances de brume, mais l’acier enflammé fend la lumière comme du verre. Des éclairs argentés et des gerbes de feu rouge jaillissent à chaque coup.
Valyan, pris dans le tumulte, brandit sa Lame-Aura. Son éclat bleuté tranche net une lame sombre. Le choc libère une onde lumineuse qui repousse trois Lyskaïrs. Mais déjà, d’autres surgissent, innombrables.
Le Luthien bondit, chantant de sa voix cristalline. Là où son chant résonne, les passerelles s’illuminent, renforçant la défense des Noctalins.
Teyra abat son marteau sur un Lyskair, l’écrasant contre la pierre.
Lyssandra tend ses voiles : l’illusion dédouble la compagnie, faisant hésiter leurs adversaires.
Serayn, haletante, applique sa fiole ternie sur une plaie ouverte : la lumière vacille, mais guérit encore, juste assez pour sauver un enfant.
Baelor, en retrait, sourit, comme excité par la guerre, sa lame sombre vibrant dans sa main. Un éclat étrange passe dans son regard, mais il frappe néanmoins un Lyskair qui s’élançait sur Valyan, l’envoyant basculer dans le vide.
Valyan, haletant, tourne la tête vers lui.
« Tu… tu m’as sauvé. »
Baelor ricane, essuyant le sang noir de sa lame sur sa tunique.
« Ne t’y trompe pas mon garçon. Je ne te protège pas pour toi. Je te protège parce que tu portes ce que Kael désire. Et ce que moi, je veux aussi contrôler. »
Valyan serre sa fiole contre lui, les yeux brillants d’une colère contenue.
« Tu risques pourtant ta vie pour moi. »
Un Lyskair bondit. Baelor pivote et le tranche d’un revers fulgurant. Le sang noir éclabousse ses joues. Il se penche vers Valyan, le souffle court.
« Si tu tombes maintenant, tout est perdu. Pour toi, pour moi, pour eux. Kael ne doit pas mettre la main sur toi. »
Son regard gris se trouble un instant, et une veine sombre pulse à sa tempe.
« Tant que tu respires, il reste une chance de rendre Lysanë à la lumière. Même si je dois te livrer à ce pouvoir moi-même. »
Valyan, les mains serrées sur sa Lame-Aura bleutée, soutient son regard sans détourner les yeux.
« Laisse l’avenir décider si je dois sauver… ou détruire.
Un bref silence les relie au milieu du tumulte.
Puis Baelor rit, un rire amer, presque brisé.
« Tu parles comme un Harmoniste, petit. Mais très bien. Pour l’instant… je suis ton bouclier. »
Il se redresse, lève sa lame sombre et rejoint le cercle de la compagnie, frappant de concert avec eux.
La passerelle entière tremble sous l’affrontement. Le ciel est déchiré par les Corgors, l’air saturé du choc des armes, des hurlements, des cors qui rugissent à intervalles, implacables.
Au-dessus d’eux, Arven dresse les bras, ses voiles de brume argentée s’étendent pour contenir la brèche. Mais déjà, le sang rougeâtre infiltre ses défenses, goutte à goutte, comme une encre noire dans l’eau.
Orwyn frappe le sol de son bâton, sa voix portant dans le tumulte :
« Tenez bon ! Contenez la première vague ! »
Mais déjà, au-delà de la brèche, l’armée entière s’étend, des milliers et des milliers de silhouettes serrées, avançant au rythme des tambours. Les premiers ne sont qu’un avant-goût.
Un jeune Noctalin se jette sur un Lyskair qui menaçait de franchir la ligne. Sa fiole éclate entre ses mains, libérant un éclat d’argent qui dévore l’ennemi… et lui avec. Son cri résonne un instant, puis s’éteint dans la brume.
Valyan détourne les yeux, le cœur glacé. Pour chaque pas gagnés de trop nombreuses vies s’écroulent. Et pourtant, tous se battent pour que le jeune homme survive. Un poids moral bien trop lourd à porter.
Il lève sa Lame-Aura bleutée, haletant, les yeux grands ouverts.
« Nous ne tiendrons pas… pas seuls… »
Orwyn se tourne vers lui, le regard brûlant.
« Tu n’es plus seul. »
Et la compagnie, soudée malgré la peur, resserre ses rangs autour du porteur de la Lame-Aura.
Alors, dans la brèche, une silhouette apparaît.
Drapée de noir, portée par un Corgor immense aux ailes de sang.
Ses yeux brûlent dans la nuit comme deux flammes funèbres. Et même à travers le tumulte, même au milieu des cors et des tambours, Valyan sait que son regard s’est posé sur lui.
Les cors, les tambours, les cris : tout s’efface.
Il n’y a plus que ce fil invisible qui relie l’ombre et la lumière.
Les tambours se taisent un instant, comme si le cœur même de l’armée venait de s’arrêter.
Puis ils reprennent, plus lourds, plus rapides, martelant l’air comme pour écraser toute résistance.
Kael avance dans la brèche, son Corgor noir grondant sous lui. La créature plie ses ailes comme des voiles sanglants, ses serres raclant la pierre translucide et projetant des étincelles rouges. Les tambours s’arrêtent encore. Le temps suspend son vol.
Quatre silhouettes émergent soudain des flammes et des ombres.
Un murmure glacé parcourt les rangs : ce ne sont pas des Lyskaïrs.
Valyan chancelle en reconnaissant leurs visages.
Kara. Selmira. Erynd. Et Soren.
Leur peau a perdu son éclat, leurs regards brillent d’une lumière malade. À leurs cous pendent des fioles noires, fissurées de veines rouges. Dans leurs mains, des Lames-Aura obscures crépitent, plus vives que celles des soldats d’ombre.
Kara se tient droite comme toujours, son port militaire intact, mais ses yeux sont vides. Elle avance d’un pas mécanique, sa lame noire traçant un sillon dans la pierre translucide.
Selmira rit, un rire maléfique, aigu et brisé, qui n’a plus rien de joyeux :
« Courons, jouons ! Qu’ils crient encore ! »
Elle frappe sa lame contre les passerelles, projetant des étincelles d’ombre.
Erynd, la tête penchée, murmure des phrases insensées. Autour de lui, la brume se tord :
« Les racines pleurent… la nuit s’ouvre… »
Chaque mot semble corrompre l’air.
Et Soren… Soren s’avance plus vite que les autres. Sa fiole dorée, désormais tissée de veines rouges, pulse comme un cœur monstrueux. Sa Lame-Aura sombre flamboie, plus grande, plus vive que toutes. Il se place derrière Kael, presque à son niveau.
« Non… » souffle Valyan, sa gorge se serre.
« Ce n’est pas possible… »
Orwyn fait barrage.
« Écarte ton regard, Valyan. Ce que tu vois… ce ne sont plus tes compagnons. »
Mais Valyan n’écoute pas. Il fait un pas en avant, les yeux fixés sur Soren.
« Soren ! C’est moi ! Reviens… »
Un silence terrible suit ses paroles.
Puis Soren sourit, un sourire froid, tranchant.
Il lève sa Lame-Aura noire, qui s’embrase de flammes écarlates.
Kael incline la tête, satisfait. Ses yeux argentés brillent d’une lueur glaciale.
« Vois. Voilà le sort de ceux qui se refusent à moi. »
Alors les quatre spectres se lancent.
Kara frappe Teyra d’un coup net, son marteau ne parvient à dévier qu’in extremis la lame d’ombre. Selmira bondit vers Keryn en riant, ses assauts imprévisibles l’obligent à reculer. Erynd déploie une aura de brume noire qui brouille les illusions de Lyssandra.
Et Soren fonce droit sur Valyan.
Le choc des deux Lames-Aura, bleu contre rouge, illumine la passerelle. L’onde d’énergie repousse les Noctalins autour d’eux.
« Tu n’as jamais mérité ce pouvoir. » gronde Soren, le regard flamboyant.
Leurs lames s’entrechoquent à nouveau. Les étincelles volent, frappant la brume comme des éclairs. Chaque coup de Soren est plus lourd, plus assuré, décuplé par l’Obscaryon. Valyan vacille, mais tient bon, la mâchoire serrée.
Autour d’eux, la bataille se déchaîne : Kara et Selmira repoussent les compagnons, Erynd brise les défenses des Noctalins.
Kael observe, les bras croisés, comme un maître contemplant avec fierté les pièces d’échiquier qu’il a lui-même façonné.
Et dans le tumulte, Orwyn dévisage Soren et comprend : ce n’est pas seulement Kael qui se dresse devant eux. C’est aussi son plus proche lieutenant. Soren est devenu l’héritier sombre.
Valyan sent son cœur se rompre sous l’écho du silence. Sa fiole pulse si fort contre sa poitrine qu’il en a mal. La Lame-Aura bleutée vibre d’une clarté vive, fragile et terrifiante à la fois.
Kael descend lentement du Corgor. Son armure sombre se tord de reflets écarlates, et dans sa main surgit la lame d’Obscaryon, noire et rouge, qui brûle comme une nuit solidifiée. Ses yeux s’ancrent dans ceux de Valyan.
« Ainsi donc, c’est bien toi. »
Sa voix est grave, résonnant comme un glas.
« J’ai tant rêvé ce moment. »
Valyan, tremblant, serre les dents. Ses doigts crispés blanchissent sur le manche de la Lame-Aura.
« Je ne… je ne te laisserai pas détruire Elix. »
Un sourire traverse le visage de Kael, cruel et presque triste à la fois.
« Détruire ? Tu ne comprends rien. Je suis là pour le sauver. »
Soren se place derrière lui en attente.
Puis Kael frappe à son tour. Sa lame d’Obscaryon siffle, heurte celle de Valyan. Le choc résonne comme un tonnerre, une onde d’énergie projetant des éclats bleus et rouges tout autour. Les passerelles tremblent.
Valyan recule, le bras engourdi.
Il tente de contre-attaquer, mais Kael enchaîne déjà, ses coups précis, implacables, d’une puissance inhumaine.
Kael incline la tête, ses yeux d’argent brillant d’un éclat cruel.
« Tu te défends avec rage… C’est le sang d’un fils endeuillé qui parle. »
Valyan, haletant, serre les dents.
« Tais-toi ! »
Un sourire glacé étire les lèvres de Kael.
« Ton père adoptif… Maëron. Il s’est battu avec l’entêtement des vieux arbres. Mais même les racines les plus profondes cèdent quand l’ombre les enserre. »
Valyan tressaille, le cœur fendu.
« Tu mens… »
Kael avance d’un pas, sa Lame d’Obscaryon sifflant dans l’air.
« Mensonge ? Alors dis-moi… crois-tu qu’il respire encore ? Ou qu’il me sert déjà, en silence, quelque part dans les ténèbres ? »
Les mots claquent comme un coup de tonnerre. Valyan sent sa gorge se nouer, ses bras trembler.
Les images affluent : Maëron enchaîné, englouti par l’ombre, son regard éteint.
Un hurlement déchire sa poitrine. Sa Lame-Aura vibre et s’embrase d’une lumière désespérée. Valyan frappe, ses yeux noyés de larmes et de rage.
La Lame-Aura flamboie, parvient à dévier deux assauts, mais la troisième frappe arrache Valyan de ses appuis et le projette contre une arche de cristal.
Le souffle coupé, Valyan glisse au sol, sa lame brumeuse vacillant fragilement dans sa main, disparaissant de temps à autre.
Kael s’avance, dominant, l’ombre de son Corgor couvrant son visage.
« Tu es l’élu, oui. Mais pas encore un harmoniste. Orwyn ne t’a pas tout dit. »
Il lève sa lame pour l’abattre.
Mais un fracas éclate : Keryn surgit, bouclier levé, encaissant le coup de plein fouet. Le métal gémit, se fissure puis explose.
Teyra bondit aussitôt, son marteau s’abat sur la lame noire, déviant l’assaut dans une gerbe d’étincelles rouges.
« Tu ne le prendra pas ! » gronde-t-elle, ses bras tremblant sous l’effort.
Dans le même instant, Lyssandra étend ses voiles translucides.
L’air se trouble : des dizaines de reflets de Valyan surgissent autour de Kael, courant en cercle, brandissant des Lames-Aura d’illusion.
L’ombre hésite un instant, ses yeux embrasés fouillant l’irréel.
Serayn, agenouillée, tire Valyan vers elle et murmure des paroles de guérison. Une lueur verte, vacillante, referme une plaie à son flanc, rendant au garçon assez de souffle pour se relever.
« Respire, Valyan… Tiens bon… »
Un rire amer déchire l’air : Baelor s’élance.
Sa lame sombre fend l’espace et croise celle de Kael. Les deux armes résonnent, l’Obscaryon contre l’ombre corrompue de Lysanë. Le choc est si violent que Baelor chancelle, une veine noire battant sur sa tempe. Mais il tient.
« Pas lui, Kael. Pas aujourd’hui. »
Enfin, le Luthien bondit, ses pattes effleurant la passerelle. Il pousse un chant cristallin, pur, qui traverse la brume. Le son fissure l’air, brouillant l’Obscaryon un instant, comme si la lumière refusait la corruption.
Kael recule d’un pas. Ses yeux brûlent d’une rage glaciale, mais un sourire amer étire ses lèvres.
« Ainsi donc… vous avez choisi de mourir avec lui. »
Orwyn se place alors devant Valyan, son bâton brandi, et sa voix résonne au milieu du tumulte :
« Non. Nous avons choisi la vie. »
Au-dessus du tumulte, Arven s’élève sur la plus haute passerelle, ses voiles d’ombre et de lumière flottant autour de lui comme des ailes immenses.
Ses yeux opalins reflètent l’embrasement de la cité, et sa voix résonne, claire, portant par-dessus le rugissement des tambours et le fracas des armes :
« Peuple de Noctalis ! Le Voile ne nous protège plus. Alors devenons l’ultime rempart de la cité. »
Un souffle d’argent explose depuis son corps, recouvrant les passerelles d’un éclat irréel.
Les Noctalins s’agenouillent, leurs fioles dressées vers lui, unissant leurs dernières forces. La brume argentée s’élève comme une vague et se referme sur la brèche. Un instant, l’armée noire s’arrête, contenue par cette marée lumineuse.
Kael, furieux lacère le mur de brume avec sa lame-aura. Arven ploie, mais ne cède pas. Ses voiles se déploient plus grands encore, comme pour envelopper toute la cité.
Orwyn comprend aussitôt.
« Non… Arven, pas ça ! »
Il frappe le sol de son bâton, tente de rejoindre la passerelle, mais des Lyskaïrs l’encerclent déjà.
Arven tourne son visage vers lui. Un sourire paisible traverse ses traits translucides.
« Tu dois l’emmener, Orwyn. Sauve le garçon. Sauve-nous. »
Autour de lui, une dizaine de guerriers Noctalins s’avancent, brandissant leurs fioles. Leurs visages sont calmes, résolus. Ils savent. Ils choisissent.
La compagnie s’élance, mais Orwyn les arrête d’un geste sec. Sa voix tremble, mais reste ferme :
« Il a décidé. Protégez Valyan. C’est lui qu’Arven nous confie. »
Valyan hurle, la gorge arrachée :
« Non ! Pas lui ! Je peux… je peux l’aider ! »
Il fait un pas, mais Serayn et Keryn le retiennent. Ses jambes se débattent, ses mains frappent dans le vide.
Arven ferme les yeux.
Ses voiles éclatent soudain, une marée d’argent pur recouvrant la brèche. Les Corgors, aveuglés, hurlent. L’armée des Lyskaïrs est repoussée un instant, engloutie par la lumière.
Mais cette lumière consume Arven. Ses contours s’effilochent comme une fumée blanche. Sa voix résonne une dernière fois, douce, presque un murmure :
« Souviens-toi de cette nuit, Valyan. Tant que tu marches, Noctalis marche avec toi. »
Puis il disparaît.
La cité tout entière gémit.
Les tours de cristal tremblent, les passerelles translucides se fendent, s’écroulent une à une dans l’abîme. Les habitants crient, fuyant vers les cavernes intérieures, mais l’ombre envahit déjà chaque fissure.
Un Corgor éventre une tour, ses ailes balayent une passerelle. Le vide avale les silhouettes, leurs cris s’éteignent dans l’abîme. D’autres Lyskaïrs franchissent les failles, torches écarlates brandies comme des victoires.
Orwyn saisit Valyan par le bras, le tire en arrière.
« Nous devons fuir ! »
Non ! Je peux me battre ! Je peux l’arrêter ! »
Tu ne le peux pas encore ! Si tu tombes, tout est perdu ! »
Leurs regards se croisent. Valyan, les yeux pleins de larmes, comprend. Il arrache son bras, mais finit par céder, sa Lame-Aura vacillante, presque éteinte.
Autour d’eux, la compagnie forme un cercle, protégeant leur retraite. Baelor fend les rangs ennemis, Teyra abat son marteau comme un tonnerre, Keryn ouvre la marche, Silme disparaît et réapparaît pour trancher les gorges ennemies, Dorian ricane encore au milieu du sang, Lyssandra brouille leurs pas de ses illusions, Serayn porte un enfant rescapé.
La cité suspendue s’effondre peu à peu, avalée par l’ombre.
Dans le tumulte, Valyan se retourne une dernière fois. Là où s’élevait Arven, il ne reste qu’un vide scintillant, un éclat de brume argentée qui se dissipe lentement.
Il serre sa fiole contre lui. Son cœur hurle en silence. Mais ses jambes courent sans hésiter, guidées par ses compagnons, loin de la cité qui s’écroule derrière eux.