Chapter 07
The Field of Depths
Le champ des profondeurs
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Le petit groupe d’apprentis s’enfonce à pas feutrés hors de la clairière du Hyëra, suivant Maëron sous les frondaisons. Ce matin, l’air est vif et chargé d’odeurs de mousse et de terre humide. Personne n’ose vraiment parler. Même Selmira, d’ordinaire si bavarde, garde le silence en découvrant peu à peu le lieu sacré qui s’offre à eux.
Un voile de brume fine caresse leurs chevilles tandis qu’ils approchent d’une mare limpide et profonde, encerclée de hautes herbes et de pierres anciennes couvertes de lichen. Le soleil levant, filtré par les branches noueuses, fait scintiller la surface de l’eau de reflets presque surnaturels. De fugitives lueurs verdâtres dansent sur l’onde, comme un secret chuchoté à demi-mot.
Un étrange sentiment étreint alors les enfants : un mélange de sérénité devant la beauté tranquille de ce coin oublié, et une tension muette, aussi subtile qu’un frisson dans l’air immobile.
Maëron s’arrête au bord de la mare, et les apprentis forment un demi-cercle autour de lui, les pieds enfoncés dans l’herbe détrempée.
Quelques grenouilles coassent doucement avant de se taire, comme si la présence du vieux maître imposait le respect même aux animaux du marais.
Maëron appuie délicatement ses deux mains sur son bâton de bois noueux planté dans le sol.
Il embrasse du regard chacun de ses élèves : Kara, le visage serein malgré l’excitation qui fait briller ses yeux ; Tyrian et Lyssa, debout côte à côte, se tenant presque par la main tant ils paraissent fébriles ; Erynd, dont le regard rêveur coule déjà vers les reflets de l’eau ; Selmira, qui mordille sa lèvre inférieure pour contenir son impatience ; Valyan, concentré, les sourcils légèrement froncés comme s’il percevait une note dissonante dans l’air ; et Soren, un pas en retrait, crispé, les bras serrés autour de lui malgré la tiédeur du matin.
« Nous quittons le Hyëra pour notre première leçon à l’extérieur, commence Maëron de sa voix douce. Ce lieu que je vous présente est ancien et précieux. » Il désigne d’un geste lent les pierres moussues autour de l’eau. Celles-ci semblent disposées de manière presque circulaire, tels les vestiges d’une mémoire oubliée.
« Voici la mare des Anciennes Ondes », poursuit-il en baissant le ton, comme par respect. Aussitôt, les apprentis ressentent une présence tout autour d’eux : le bruissement d’une brise dans les roseaux, un écho venu du fond de l’eau.
« On la dit limpide et profonde, et ses reflets abriteraient, d’après les légendes, un fragment de l’essence de Glasmir. »
Les enfants échangent des regards intrigués. Glasmir, la contrée de l’eau et des illusions…
Valyan sent un léger picotement au creux de sa paume, là où repose la fiole sous sa tunique.
Soren déglutit avec peine, son regard oscillant entre le visage de Maëron et la surface brillante de la mare.
Maëron poursuit, d’un ton plus fort :
« Aujourd’hui, pas de fiole pour vous guider. Pas une seule goutte d’élixir ne vous assistera. »
Son regard bienveillant balaie à nouveau le groupe. « Votre tâche : effleurer la surface de l’eau et sentir l’essence qui y circule. Écoutez la mare, laissez-la vous parler. Aidez-la, si elle vous semble trouble. Mais faites-le par vous-mêmes, avec ce que vous avez appris. »
Kara hoche la tête avec détermination, tandis que Selmira lève timidement la main.
« Sans fiole… vraiment ? » murmure la fillette d’une voix mal assurée.
« Sans fiole, » confirme Maëron en souriant.
« Ayez confiance en vos sens. Rappelez-vous l’exercice précédent, lorsque nous avons éveillé la petite graine sans ouvrir nos fioles. L’essence vivante est partout autour de vous. Fermez les yeux, respirez lentement… et plongez vos mains dans l’eau. »
Un frémissement parcourt l’assemblée.
Les enfants s’agenouillent ou s’accroupissent au bord de la mare, leurs cœurs battants plus vite que d’habitude.
Le sol est frais sous leurs genoux.
Lentement, ils avancent les mains vers l’eau claire. Soren hésite un instant, apercevant son reflet tremblotant. Il se sent étranger face à cette mare silencieuse. Mais il voit les autres s’exécuter et finit par tendre la main à son tour, malgré la sueur froide qui lui coule dans le dos.
Le bout de leurs doigts effleure la surface glaciale. Un frisson intense remonte le long des bras de chacun, comme si la mare elle-même s’éveillait à ce contact. Une goutte de rosée tombe d’une feuille dans l’eau, éparpillant une onde délicate. Puis plus rien. L’eau se lisse et le silence retombe, lourd et dense.
Les apprentis ferment les yeux pour mieux se concentrer, guidés par la voix posée de Maëron : « Ne craignez pas le silence. Écoutez votre souffle, et écoutez le sien… »
Bientôt, on n’entend plus que les battements de cœurs retenus et le léger souffle des enfants qui tentent de calmer leur appréhension. Une grenouille lance un dernier croassement monotone avant de se tapir sous une pierre. Le temps semble suspendu.
Kara est la première à entrer en communion avec l’eau.
Elle inspire profondément, ses paupières frémissent. Dans son esprit, elle revoit la petite fleur jaune pâle née hier sous l’effet de Floranthys, l’élixir de croissance.
La vie répond à la vie, se dit-elle. Sous ses doigts, l’onde accueille cette pensée : autour de ses mains fines, l’eau se met à luire d’un vert tendre.
Kara entrouvre les yeux et contemple, émerveillée, le halo clair et contrôlé qu’elle est parvenue à créer. La lueur dessine des cercles parfaits autour de ses paumes immergées, comme une éclosion de lumière sous l’eau.
Non loin d’elle, Selmira peine à trouver son calme. Son cœur bat trop vite ; elle n’arrive pas à faire le vide comme Maëron le leur a enseigné.
« Allez, concentre-toi… comme si tu berçais une graine dans la terre… »
Elle tente d’imaginer le flux de l’eau qui coule sous ses doigts. Hélas, une bouffée d’excitation la submerge en sentant un tressaillement sous la surface. Elle ouvre les yeux trop brusquement pour voir.
Au même instant, une petite décharge d’énergie incontrôlée part de ses mains. Un jaillissement soudain éclabousse son visage et ceux de Tyrian et Lyssa juste à côté. Selmira pousse un petit cri de surprise. Des gouttelettes ruissellent de ses cheveux bruns sur son front. Rouge de honte, elle jette un regard navré à Maëron.
« Je… je suis désolée… » chuchote-t-elle en se mordant la joue.
Maëron lui répond d’un signe de tête indulgent, l’incitant à reprendre son calme.
Selmira ferme à nouveau les yeux, s’efforçant de maîtriser l’ardeur qui court dans ses veines. Autour d’elle, les vaguelettes provoquées par sa maladresse s’estompent doucement.
En face, Erynd est immobile comme une statue. Le garçon semble ne plus sentir le froid de l’eau sur ses mains ; il s’est laissé glisser dans une concentration profonde. Sous ses paupières closes, ses yeux bougent légèrement, comme s’il suivait quelque chose du regard, quelque chose que personne d’autre ne peut voir.
Erynd entre en résonance étrange avec la mare : il perçoit un bourdonnement lointain, un chant très doux, presque imperceptible, qui monte des profondeurs. Sans s’en rendre compte, il humecte ses lèvres et émet à voix basse une note prolongée, pure et vibrante, accordée à ce qu’il entend.
À cet instant, un écho répond dans l’eau.
Autour de ses doigts immergés, de fines ondulations concentriques se forment et se répètent, parfaitement rythmées sur la voix d’Erynd.
L’eau vibre littéralement à l’unisson de son timbre, comme si la mare reconnaissait en lui un ancien ami. Un léger sourire éclaire le visage d’Erynd tandis qu’il continue ce mystérieux dialogue muet.
Tyrian et Lyssa, eux, travaillent de concert sans même s’être consultés.
Lyssa a senti Tyrian tressaillir quand Selmira a éclaboussé tout le monde, et sans un mot elle a posé sa main libre sur l’avant-bras de son camarade pour l’apaiser.
Tyrian lui a offert un bref sourire nerveux, puis tous deux ont clos les yeux, se laissant guider l’un par l’autre.
Leurs mains plongées côte à côte sous la surface se frôlent légèrement ; leurs essences se mêlent avec une aisance inattendue. Au bout de quelques instants, Lyssa perçoit une tiédeur contre sa paume, non pas la chaleur de la main de Tyrian, mais autre chose, une énergie douce qui émane de l’eau elle-même. Comme une petite flamme verte qui danse… imagine-t-elle.
« Tyrian, tu la vois ? » souffle Lyssa, les yeux toujours fermés. Tyrian ne répond pas, mais un sourire ébloui naît sur ses lèvres. Devant eux, la mare vient de s’éclairer : une lueur douce, argentée aux reflets verts, s’allume au fond de l’eau. D’abord diffuse, elle se condense peu à peu en un globe lumineux qui flotte entre leurs deux positions. On dirait qu’une étoile est née dans les profondeurs et qu’elle remonte doucement vers la surface.
Tyrian et Lyssa ouvrent les yeux en même temps, découvrant leur œuvre commune.
Leurs doigts restent immergés, unis autour de cette clarté fragile. Ils échangent un regard émerveillé sans oser bouger, de peur de rompre le sortilège.
De part et d’autre de la mare, l’essence de vie s’éveille sous les mains des enfants.
Des filaments verdâtres apparaissent ici et là, hésitants d’abord, puis qui s’étirent et se rejoignent tels les maillons d’une même toile lumineuse.
Un instant plus tôt, figée et opaque, la mare semble soudain respirer.
De fines bulles transparentes remontent des profondeurs, éclatant en surface. Une pâle lueur verte court le long des roseaux qui bordent l’eau, comme si la végétation elle-même répondait à l’appel. L’air devient plus léger, porteur d’un parfum subtil de menthe sauvage qui rappelle à chacun le parfum familier des fioles de Solhyën. Maëron observe la scène en silence, le visage illuminé par les reflets mouvants de l’eau. Pendant quelques secondes, il oublie même de respirer devant le spectacle de la mare qui s’illumine sous le toucher de ses jeunes élèves.
Kara pousse un petit rire incrédule en voyant les lignes de lumière danser sous l’eau.
Selmira entrouvre un œil et manque de s’exclamer tout haut, retenant de justesse son enthousiasme. Erynd achève sa note dans un souffle, stupéfait de constater que la mare chante encore la mélodie qu’il lui a offerte.
Tyrian et Lyssa échangent un rire discret et heureux, leurs visages baignés de la lueur argentée qui émane de l’onde.
Maëron, lui, adresse un sourire fier à chacun.
« Continuez… c’est bien… » murmure-t-il pour ne pas troubler leur concentration.
L’espoir et la fierté font briller ses yeux clairs : ses apprentis viennent d’accomplir leur premier miracle sans la moindre goutte d’élixir.
Valyan, jusqu’alors immobile et concentré, sent son cœur se gonfler d’émotion devant ce spectacle. Un bonheur simple l’envahit. Ils ont réussi !
Autour de ses mains à lui, l’eau frémit aussi d’une lueur douce, comme si elle l’invitait à participer pleinement à cette harmonie naissante.
Le jeune garçon prend une longue inspiration et, le sourire aux lèvres, il s’autorise enfin à assimiler son essence vitale dans le flot qui les relie tous.
Valyan ferme les yeux plus fort, cherchant le courant d’énergie qui circule entre ses amis et l’eau.
« Je suis là » pense-t-il en silence à destination de la mare. « Montre-moi ton cœur, toi aussi. »
Aussitôt, une sensation étrange lui étreint la poitrine, un mélange de froid glacial et de chaleur intense. Sous ses doigts, l’eau ne se contente pas de luire : elle se met à tournoyer légèrement.
Intrigué, Valyan entrouvre les paupières. Les filaments verts qui parcourent la mare confluent soudain vers l’endroit où ses doigts effleurent l’eau, comme des lianes attirés par un même point. La lumière verte se concentre autour de ses mains et, peu à peu, une forme sombre se dessine juste en dessous, là où la clarté s’accumule.
Valyan écarquille les yeux : dans le miroitement vert, une ombre trouble apparaît.
Cela ressemble d’abord à un simple reflet de nuage voilant le soleil du matin. Mais le ciel est clair au-dessus de leur tête.
La tache sombre grandit, lente et menaçante, comme une goutte d’encre s’étalant sur du papier. Elle s’épaissit, ses contours ondulent d’eux-mêmes. On dirait… on dirait une silhouette floue qui se cacherait sous la surface, juste sous les mains de Valyan. L’espace d’un souffle, la mare tout entière semble se refroidir : la lueur verte vacille et pâlit autour de l’ombre.
Valyan sent son sang se glacer.
« Qu’ai-je encore fait ? »
Il tente de retirer ses mains, mais il n’y parvient pas. L’ombre sous l’eau réagit à son mouvement. Elle pulse faiblement, comme un cœur sombre qui commencerait à battre. Autour d’elle, les réseaux lumineux que les enfants avaient créés frissonnent puis s’éteignent, aspirés par cette présence inconnue. La mare, qui l’instant d’avant brillait d’une vie nouvelle, voit ses teintes redevenir opaques et froides près de Valyan.
Le parfum de menthe s’évapore, remplacé par une odeur âcre de vase.
Soren ouvre brusquement les yeux en sentant la magie ambiante se dérégler.
Il tourne la tête vers Valyan et aperçoit la masse noirâtre qui bouillonne sous ses doigts.
Aussitôt, la panique l’envahit. Son cœur fait un bond violent dans sa poitrine.
D’un bond en arrière, Soren s’éloigne de la rive comme s’il venait de voir un monstre surgir de l’eau.
Les autres enfants sursautent, et leurs enchantements fragiles se dissipent aussitôt : les dernières lueurs vertes s’éteignent, avalées par la couleur sombre qui gagne l’onde.
Soren tremble de tous ses membres. Il pointe un doigt accusateur vers Valyan, les yeux écarquillés par la peur.
« Valyan, qu’est-ce que tu fais ?! » hurle-t-il, la voix brisée. « Cette fois tu… tu as réveillé quelque chose… de mauvais ! »
Autour de lui, Kara et Lyssa se redressent précipitamment, déstabilisées par ce revirement soudain.
Selmira étouffe un hoquet de terreur en voyant l’eau, qu’ils avaient rendue si belle, virer à une teinte cendreuse près de Valyan.
Tyrian attrape la main de Lyssa comme pour se rassurer, tandis qu’Erynd, l’esprit encore à demi dans sa rêverie, regarde autour de lui avec confusion.
Valyan, debout au bord de la mare, recule d’un pas en arrachant enfin ses doigts de l’eau glacée.
Il est livide.
« Je… je ne sais pas… » balbutie-t-il, la gorge serrée. Son regard reste fixé sur l’ombre obscure qui flotte désormais en plein milieu de la mare, juste là où il touchait l’eau quelques secondes plus tôt.
Il entend encore l’écho de la voix de Soren qui accuse, et ces mots lui pèsent sur la poitrine.
Comment tout a-t-il pu si vite basculer vers le mal à cause de lui ?
« Du calme, Soren, » intervient Maëron d’une voix forte mais prudente en posant une main ferme sur l’épaule du garçon.
Soren, hors de lui, tente de protester, mais le regard de Maëron le fige sur place. Le vieil herboriste a les sourcils froncés, son visage généralement doux marqué d’une gravité soudaine.
« Reprenez-vous, tous, » dit-il en regardant l’ensemble de ses élèves qui se sont relevés, désorientés et effrayés. Le silence retombe progressivement, seulement troublé par le souffle précipité des enfants et le clapotis discret de l’eau.
Maëron inspire profondément pour apaiser sa propre inquiétude, puis affiche un sourire qu’il veut rassurant.
« Vous avez bien travaillé, mes petits, » lance-t-il d’un ton qu’il espère léger.
« La leçon est terminée pour aujourd’hui. »
Il s’avance d’un pas vers la rive, entre Valyan et la mare, comme pour les séparer.
D’un geste tranquille, il invite les enfants à s’écarter de l’eau et à se rassembler près de lui. « Regardez, » dit-il doucement. « La mare vous remercie. Elle a retrouvé de sa clarté. »
Obéissant, Tyrian, Lyssa et les autres baissent les yeux vers la surface. En effet, l’eau autour du reflet de Maëron est toujours limpide et d’un vert translucide.
Les roseaux frémissent légèrement, et l’on distingue de nouveau le fond tapissé de cailloux pâles. Rien ne semble bouger dans l’onde, hormis quelques reflets du soleil qui percent la canopée.
Les apprentis échangent des regards incertains.
Ont-ils rêvé cette ombre inquiétante ?
Selmira plisse les yeux, mais elle ne voit plus rien d’anormal.
Kara, une main sur le cœur, tente de calmer les battements affolés de sa poitrine et de chasser les larmes qui menacent au coin de ses yeux.
Erynd, lui, fixe la mare sans rien dire, encore hanté par la sensation étrange qu’il avait eue plus tôt, comme une chanson coupée trop tôt, en plein refrain.
Valyan s’approche prudemment de Maëron, le souffle court.
« L’ombre… est-elle partie ? »
Sous le miroir du ciel que lui renvoie la mare, il ne discerne plus qu’une eau assagie.
Pourtant, un malaise persiste en lui, tenace. Il sent le poids du regard de Soren qui le fusille toujours, mais il évite de croiser ses yeux accusateurs. Maëron passe un bras autour des épaules de Valyan et de Soren pour les rapprocher du groupe.
« Tout va bien, explique-t-il d’un ton doux. Soren, c’était sans doute un reste de vase que le courant a déplacé. Ce n’est rien qui puisse vous faire du mal. »
Soren garde le silence, mais ses poings serrés et son visage blême trahissent qu’il est peu convaincu.
Valyan baisse la tête, incapable de trouver les mots.
Il sent la main de Maëron posée sur lui et cela le réconforte un peu, même s’il perçoit sous les paroles du maître une pointe d’inquiétude qu’il ne lui connaissait pas.
Maëron observe quelques instants encore la mare revenue à son calme. Il sent son cœur battre trop vite dans sa poitrine, malgré l’apparente décontraction qu’il affiche devant les enfants.
« Qu’était-ce que cela ? » songe-t-il, troublé.
« Une ombre vivante… dans l’eau ? »
Il n’en laisse rien voir, tâchant de maîtriser le tremblement léger de ses mains en s’appuyant sur son bâton.
« Vous avez tous fait de votre mieux aujourd’hui, » reprend-il plus gaiement. « Grâce à vous, l’eau a retrouvé son éclat. C’est un très bon début. »
Il insiste bien sur ces derniers mots, cherchant à ramener l’attention sur leur réussite collective plutôt que sur l’incident.
Tyrian renifle et esquisse un sourire fier en entendant cela, et Selmira opine vigoureusement, soulagée de se dire qu’elle a quand même participé à quelque chose de bien.
« La prochaine fois, nous ferons encore mieux, » assure Maëron en tournant brièvement la tête vers Valyan et Soren. « Ensemble. »
Kara acquiesce avec enthousiasme, et quelques visages s’éclairent de nouveau. Quant à Soren, il ravale sa panique et hoche la tête sans un mot, les mâchoires crispées.
« Bien, rentrons maintenant, » conclut le vieux maître. « Le soleil monte et vos familles nous attendent certainement. »
Les enfants s’éloignent docilement du bord de l’eau, un peu assommés par les émotions de cette épreuve inattendue. Maëron ferme la marche, veillant à ce que personne ne traîne derrière.
Bientôt, le petit groupe s’enfonce de nouveau sous le couvert des arbres, reprenant le sentier du retour vers le village.
Des chuchotements naissent parmi les élèves : certains commentent à mi-voix la belle lumière qu’ils ont vue dans la mare, d’autres se demandent à voix basse ce qui a bien pu effrayer Soren comme ça. Tyrian tente une blague pour détendre l’atmosphère, évoquant l’éclaboussure de Selmira, et la fillette rougit en pouffant, soulagée de détourner la conversation de l’ombre inquiétante. Peu à peu, les rires timides renaissent, encore fragiles.
Nul ne songe à se retourner vers la clairière qu’ils viennent de quitter, pas même Valyan qui s’efforce de rassurer Soren d’un maigre sourire. Le groupe s’éloigne entre les troncs immenses, laissant derrière lui la mare silencieuse et ses gardiens de pierre.
La clairière retombe alors dans le calme absolu. Sur la berge, une libellule aux ailes translucides vient se poser sur un roseau, indifférente à ce qui vient de se jouer. La surface de la mare est redevenue lisse comme un miroir, reflétant le ciel pur du matin. Un promeneur distrait n’y aurait vu qu’un paisible étang forestier.
Pourtant, dans les tréfonds de l’eau, quelque chose bouge encore. Sous les cailloux pâles du fond, l’ombre entrevue plus tôt glisse lentement, sinueuse comme un serpent endormi qu’un rêve agite. Un frisson trouble la nappe limpide sans qu’aucun vent ne souffle.
L’espace d’une seconde, une vague sombre ondule sous la surface, puis disparaît dans les profondeurs. Le roseau où s’est posée la libellule se met à trembler, comme si une main invisible l’avait frôlé. Sur l’onde immobile, le reflet des pierres anciennes semble vaciller, se tordant en un rictus éphémère. Puis tout redevient calme. La libellule s’envole brusquement, effarouchée par un malaise qu’elle seule a pu sentir.
Aux abords de la mare oubliée, il ne reste plus aucun témoin. Seule l’eau sait désormais quel mystère sommeille encore en son sein, à l’abri des regards. Les reflets surnaturels se sont évanouis, mais dans le miroir profond de la mare, un secret demeure, silencieux, en attente…
La nuit, le dortoir grince plus fort qu’avant, comme si les racines frémissaient dans leur sommeil. Parfois, une vibration sourde traverse le sol, réveillant les enfants en sursaut. Erynd, allongé sur sa couchette, écoute longuement ces tremblements.
« Il y a quelqu’un… qui respire sous nos pieds », murmure-t-il un soir. Personne ne répond, mais chacun retient son souffle, troublé par ses paroles.
Tyrian et Lyssa trouvent refuge l’un dans l’autre. Souvent, ils quittent le dortoir au petit matin pour s’asseoir ensemble près de la source claire qui borde le Hyëra.
Là, loin des rumeurs et des regards, ils partagent un silence apaisant, parfois brisé par un sourire, une main effleurée.
Selmira, elle, continue de plaisanter, mais son rire sonne plus creux. Même ses espiègleries ne suffisent plus à alléger totalement la lourdeur qui s’installe.
Un soir, alors que le cercle regagne son dortoir, une scène étrange les arrête : au pied du Hyëra, les herbes ont jauni en un seul jour, comme brûlées de l’intérieur. Leurs tiges sont creuses, réduites à une poussière âcre qui s’éparpille au vent. Lyssa se penche, la gorge serrée.
« La vie s’en va… » murmure-t-elle.
Personne ne trouve de réponse.
Dans le silence qui suit, un craquement retentit, long et profond, résonnant jusque dans les galeries de l’arbre. Le Hyëra gémit comme un être blessé. Les enfants échangent des regards, blêmes. Alors, très bas, presque imperceptible, une rumeur traverse l’écorce : un souffle lent, grave, comme le cœur d’une bête immense qui sommeille.
Valyan ferme les yeux. Il le sent : quelque chose veille, sous leurs pieds, dans les racines. Une présence à la fois colossale et protectrice. Il ne dit rien. Mais dans ses entrailles, il sait que Solhyën ne dort plus en paix.