Prologue
Prologue
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« Ce monde ne fut enfanté ni par les dieux des hauteurs, ni par les abysses du chaos, ni par le trouble du silence, ni par le néant de l’espace infini.
Nulle main céleste ne le façonna, nul tumulte originel ne le projeta.
Il surgit des courages infimes, comme une respiration discrète entre deux silences, un murmure dans l’infini, une lueur étouffée cherchant la sortie… pas une naissance, mais une révélation. »
Le monde d’Elix s’entrouvrit comme un bourgeon fragile. La conscience primordiale et infinie, jusque-là perdue dans l’immensité du vide, créa peu à peu la matière pour s’émanciper de l’ennui et s’agripper au vivant.
Les particules originelles, perdues dans l’immensité, se mêlèrent alors en une essence vitale : le premier élixir.
Le monde s’enflamma de beauté et de couleurs, et peu à peu, la vie s’immisça dans ce champ des possibles. Les couleurs jaillirent, l’air s’emplie d’un parfum prêt à respirer, l’eau roula comme une étoffe liquide sur les flancs d’un monde neuf. Les premières pierres se façonnèrent dans les chants des rivières. Puis le vent encore hésitant se glissa avec avidité et bonheur entre les herbes fraîches et les arbres naissants.
De ce fluide ancestral surgirent les contrées d’Elix :
On dit qu’au commencement, la lumière choisit un écrin pour fleurir. Ainsi naquit Solhyën, la vallée radieuse. Sa terre nourrit généreusement ceux qui la respectent, et ses saisons glissent comme des vagues tranquilles. Les blés y ondulent en mers dorées, chaque aurore respire la menthe fraîche et la sève claire. Au-dessus, les Hyëra, colosses enracinés, tutoient les nuages et gardent dans leurs troncs creux la mémoire des siècles passés.
Mais là où Solhyën s’ouvre au ciel, Noctalis s’enferme dans ses ombres. Une forêt si dense que la lumière s’y fait rare et précieuse, où les troncs, hauts comme des tours, se serrent à en étouffer le vent. Les chemins s’y perdent dans la brume, et chaque pas semble retomber dans un silence ancien, gardien d’un labyrinthe que nul ne dompte.
Puis vient Glasmir, royaume liquide où l’eau reflète l’âme. Ses nappes changeantes se teintent au gré des émotions de ceux qui osent s’y aventurer. Sur leurs flots flottent des cités translucides, et les miroirs d’onde, traîtres et fascinants, révèlent des vérités sur l’avenir que l’on préférerait parfois ignorer.
Ferrant, lui, s’enflamme comme une forge à ciel ouvert. Sa terre rouge brûle sous les pas, et le feu y enlace le métal sans fin. Les montagnes, au crépuscule, crachent des pluies d’étincelles, tandis que les forges battent au rythme du tonnerre. L’air s’emplit du parfum âcre du fer incandescent et du bois consumé, odeur de création et de ruine mêlées.
Et plus loin, au-delà des flammes, Lysanë s’étend comme une vallée éternelle, douce et claire. Ses vents portent le chant des guérisseurs, ses rivières coulent en veines lumineuses où se cachent mille remèdes. Chaque feuille, chaque pétale semble tendre la main pour apaiser les blessures, et les collines résonnent encore des hymnes anciens que fredonnaient ceux qui y cherchaient refuge.
Mais il est un lieu que nul ne bénit : Ordrën, étendue brisée où rien ne pousse et où la lumière se perd. Là, le vent racle la pierre nue, et les ombres se dressent sans corps pour les projeter. Le Néant y attend, froid et patient, rongeant le temps et les racines, guettant l’instant où il pourra engloutir le reste d’Elix.
Chacune des contrées préserve en son cœur une essence, un don et des savoirs particuliers. L’essence de Noctalys, par exemple, éveille la vue dans l’obscurité et l’oreille aux murmures du monde caché. On voit alors sans être vu, on entend l’invisible.
Quel que soit la contrée, l’élixir est encore aujourd’hui scellé dans une fiole, portée humblement autour du cou par quelques élus, sans distinction de rang. Transmise aux jeunes gens parvenus en âge d’être révélé par le rite, elle est offerte comme un présent, un héritage ainsi qu’une grande responsabilité.
Par sa forme, son éclat et sa matière, chaque fiole porte la signature singulière de sa contrée.
Une seule goutte suffit.
Une invocation à voix haute, ou même chuchotée, déclenche son pouvoir.
Certaines guérissent des blessures profondes quand d’autres font naître des fruits en terre stérile, apaisent les brûlures, rendent l'eau potable, ou accroissent la force des sens.
Chaque élixir contient un fragment vivant du savoir de sa contrée.
Et même en infime quantité, il peut changer le cours d’un destin.
Pendant des siècles, l’équilibre fût préservé.
Les peuples s’échangèrent leurs talents respectifs comme des promesses.
Les guerres furent rares, les alliances puissantes.
L’alchimie guidait, soignait, nourrissait.
Mais tout pouvoir appelle sa contrepartie.
Kael, ancien sage de Lysanë, contrée de la guérison, voulait plus. Il voulait tout. Pour une raison encore inconnue.
Cherchant à percer le secret du premier élixir, source de toute création, il bâtit un royaume sur les terres ravagées d’Ordrën, envahies par les cendres, les flammes et quelques créatures sous l’emprise de l’élixir d’annihilation Voidemir.
Entouré de ceux qui furent autrefois les siens, le peuple bienveillant et empathique de Lysanë, il façonna son armée.
Séduits, manipulés, puis brisés par l'invocation d’Anéphryl, élixir asphyxiant l’émotion et exaltant la rage, les Lysanéens basculèrent dans l’ombre.
Une armée naquit de cette haine, privée d’âme,un peuple au regard noir pétrole, glissant peu à peu vers une forme malveillante, un corps sec, cadavérique mais robuste, une peau cendrée cachée sous une armure de cuir flétri, creusé par la chaleur, des cheveux étonnamment vivaces, entremêlant l’argent et l’anthracite.
Des créatures puissantes, dociles, déshumanisées qu’on appelait des Lyskaïrs.
Lorsque les terres enflammées d’Ordrën s’étendirent jusqu’à celles de Glasmir, contrée de l’eau et de l’illusion, le monde fut lentement englouti par une vapeur suffocante.
Les éléments se mêlèrent dans le tourment des contraires.
An 745 du Premier âge
Contrée de Solhyën
L’enfant
Maëron s’agrippe de toutes ses forces à sa canne à pêche.
« Par ma vieille barbe tu as du tonus, poisson de malheur ! » grommelle-t-il, les pieds plantés dans sa barque bringuebalante.
Vieil herboriste solitaire, Maëron a l’habitude de dompter les pièges facétieux de dame nature. Il connaît les baies qui tachent, les racines qui mordent, et les champignons qui chantent à la pleine lune. Mais ce matin-là, il ne s’attendait pas à ce que sa ligne soit happée par un… poisson-vrille.
Une de ces créatures aquatiques aussi délicieuses que retorses, qui filent en tournoyant comme des toupies et nagent à reculons juste pour embrouiller leurs poursuivants.
« Par les chaussettes de ma tante Yndra… il va me faire chavirer ! » peste Maëron.
La barque, frêle et grinçante, bondit littéralement sur les flots, tirée comme un jouet par la puissance vrillée de la bête. Le vieil homme, courbé en arrière, les bras tendus, les pieds glissants, ressemble à une étrange figure de proue, hirsute et trempée.
Des gerbes d’eau fouettent son visage, sa tunique de lin détrempée lui colle au ventre, et sa barbe grise oscille comme les branches d’un saule frappées par la pluie.
Le poisson plonge vers un méandre du fleuve et la barque le suit, raclant les cailloux, cognant les racines, fonçant à toute allure dans un dédale d’écume et de mousse.
« Maudite créature à nageoire ! » hurle Maëron, tout en se cramponnant à la canne qui menace de se briser sous la tension.
Puis, brusquement, la ligne se détend.
Et la barque, lancée à vive allure, termine sa course dans un amas de roseaux au pied de la cascade de Nyväe.
La ligne a cédé.
Maëron, gorgé d’eau et de jurons, tente de se redresser.
Il maugrée, crache un filet d’algues, et cherche au loin où ce poisson de malheur a pu filer avec son hameçon encore accroché au bec.
Puis il le voit.
Un panier.
Coincé entre deux racines.
À moitié dissimulé par les hautes herbes, flottant à peine.
Il aurait pu ne jamais le remarquer.
Mais le soleil, timidement filtré par les feuilles environnantes, se pose un instant sur l’anse tressée, comme guidé par une conscience propre. Et Maëron sent un frisson étrange parcourir son échine.
Il s’approche, lentement, le cœur battant, et jette un regard à l’intérieur du petit panier.
Un bébé. Blond, en partie Solhynéen d’apparence, mais dont le teint semble légèrement moins ambré que celui de Maëron l’herboriste, pur produit autochtone des contrées de Solhyën. Pour le reste il a tout d’un premier-né en pleine forme, tétant son pouce sans gémir.
Le vieil homme se penche enfin sur le berceau, le soulève avec précaution, et le serre tout contre lui, d’un geste à la fois rugueux et protecteur.
« Que fais-tu là tout seul, mon petiot ? »
Il s’apprête à regagner la rive lorsqu’un frisson glacé mord sa nuque. Il scrute l’environnement qui semble soudain avoir changé de vibration.
Le vent tombe sans raison, laissant l’air étrangement figé.
Les oiseaux et leurs tendres piaillements s’éloignent peu à peu.
Puis, sans prévenir, les feuillages se ternissent.
Le vert vif des berges s’assombrit, comme suinté de suie.
Les tiges se ratatinent, les pétales tombent comme flétris par une lourde et glaciale nuit d’hiver.
Un bruit sourd, semblable à une respiration lointaine et démesurée, s’élève du sous-bois.
Maëron recule d’un pas.
Il connaît cette sensation.
Pas celle de la peur.
Celle du déséquilibre.
Quelque chose est là.
Ou pire encore… quelque chose passe.
Une ombre s’étire à travers la lumière du sous-bois vers l’herboriste et l’enfant. Une ombre projetée sans source apparente, rampe sinueuse et froide, comme une promesse de néant.
Le vieil herboriste resserre sa prise sur l’enfant, et d’un geste sec, détache la petite fiole verte suspendue à son cou.
Elle est ronde, nervurée, faite d’écorce et d’ambre, et brille faiblement dès qu’il la touche.
Il débloque le bouchon et un parfum intense de menthe sauvage et de sève chaude s’en échappe aussitôt.
Maëron trempe ses doigts calleux dans le liquide, dessine un cercle autour de lui et de l’enfant, puis en verse une goutte dans la terre desséchée à ses pieds.
Il lève les bras, et murmure d’une voix chantée :
« Lhyralya »
L’élixir de croissance réagit aussitôt.
Un rayonnement doux et chaud se répand dans un frisson vibrant, et sillonne le sol.
L’herbe repousse d’un coup, les fleurs jaillissent comme réveillées d’un mauvais rêve.
Les feuilles retrouvent leur éclat.
L’ombre recule, lentement, puis disparaît dans un froissement de vent glacial.
Maëron respire à nouveau.
Il jette un dernier regard au ciel, puis au panier.
« Je vais te protéger, petit lutin. »
Il hisse le panier contre lui, se remet en route, et dans son sillage, la rivière chante à nouveau.
An 750 du premier âge
Contrée d’Ordrën
Bataille d’Asmat
"Chaque contrée porte ses enfants, façonnés par son essence. Certains protègent, d’autres chassent, d’autres encore ne vivent que pour dévorer. Mais aucun ne naît sans raison." Archives du Hyëra de Lysora
Cachée derrière une brume épaisse, l’armée de Kael gronde d’un pas puissant, martelant le sol de haches, striant la terre de marteaux lourds.
Les Glasmiriens s’affairent à soigner et protèger le fleuve Eknüt, qui borde la muraille imposante de la cité d’Asmat. Ils invoquent Vyrial avec frénésie en versant l’élixir dans l’eau bouillonnante, souillée par le mal.
Les toxines serpentant dans la terre et l’eau sont alors stoppées, temporairement.
Kael apparaît alors lentement dans la brume.Sa longue cape rapiécée de multiples morceaux de tissu danse comme une hydre derrière lui.On distingue sous sa capuche des yeux gris argenté aux contours sombres.
Il porte autour du cou une fiole noire aux reflets pourpres qui palpite comme un cœur malade.
Deux yeux rouge sang apparaissent dans le brouillard derrière lui, suspendus bien au-dessus du sol.
Une ombre ailée se déploie lentement, si vaste qu’elle recouvre l’éclat de la cité d’Asmat comme un linceul.
Le Corgor surgit enfin, immense oiseau noir dont les ailes frôlent la brume comme des lames. Chaque battement disperse la vapeur en cercles concentriques. Ses serres, longues comme des poignards, raclent les rochers et projettent des étincelles. Le bec recourbé, veiné de rouge incandescent, claque dans l’air avec un son sec qui résonne comme une mise à mort annoncée.
Son cri déchire la nuit.
Une vibration sourde s’insinue dans les corps des Glasmiriens, leur vision se brouille, leur équilibre vacille. Certains jusqu’à l’intérieur même de la cité tombent à genoux sans comprendre pourquoi.
Kael stoppe son pas et le Corgor s’incline en silence.
« Anéphryl, Anéphryl, Anéphryl… » murmure-t-il à ses légions Lyskaïrs encore dissimulées.
Un silence de mort s’abat sur la région.Seul un vent léger serpente et sifflote dans les longs cheveux noirs de Kael.
Le seigneur sombre agrippe alors sa fiole, ouvre le bouchon, décroche son collier et répand, d’un geste vif, presque surnaturel, l’ensemble du liquide sur le sol.
Une lueur rougeoyante et sanguinolente l’entoure, magnifiée par la brume persistante.
Un seul mot.
Une invocation :
« Voidemir. »
Le sol s’embrase soudain devant lui et brûle tout à l’allure d’un cheval au galop.
La mousse meurt. Les racines des plantes et arbres encore intacts se rétractent dans un cri muet.Les feuilles tombent en cendres. Les flammes poursuivent leur course folle vers le fleuve.
Un second mot, cette fois hurlé avec force :« Anéphryl ! »
Un hurlement vorace résonne dans l’air.L’armée de Kael, épée lourde à la main, traverse enfin la brume.
Dans un mouvement parfaitement coordonné, des centaines de milliers de Lyskaïrs agrippent autour de leur cou la fiole anguleuse et tordue, faite d’acier corrompu et tendent le bras en avant.
Leur paume, noire et scarifiée, s’ouvre comme un calice.
Chacun y verse une goutte d’Obscaryon, l’élixir maudit. Puis, d’un geste sec, ils passent la main le long de leur lame.
Le métal s’enflamme aussitôt.
Une flamme rouge et noire, striée de nervures mouvantes comme des serpents de braise, s’élève dans un grondement infernal.
L’air vibre. Le ciel semble se dérober.
Les Lames-Aura des ténèbres sont réveillées.
L’armée charge.
Des centaines de milliers de créatures se ruent sur les terres ravagées, en direction du fleuve qui bouillonne et s’évapore, ouvrant un passage vers les remparts.
Kael ne dit rien.
Il ne bouge pas.
Il contemple, impassible et sans un signe de satisfaction, le spectacle de cette vague puissante et sauvage se diriger droit vers la cité.
Un cor puissant retentit soudain derrière les murailles d’Asmat.
Peu à peu, des milliers de silhouettes apparaissent sur les remparts de granit beige, sculptés en forme de petites vagues régulières, larges de plusieurs kilomètres et haut de plusieurs centaines de mètres.
Un bastion imprenable et sublime, perlé d’éclats de verre givré tel des gouttes figées, rappelant formes et matières qui modèlent les fioles Glasmiriennes, comme de petites bulles imparfaites changeant de couleur selon l’humidité et la lumière ambiante.
Les silhouettes se font plus visible.
Des harmonistes.
Un cercle ancien de prêt de trois siècles, fruit de l’union des cinq contrées, est soudain reformé pour protéger femmes et enfants de la cité : Les derniers maîtres alchimistes, capables de fusionner les essences.
Ils invoquent alors à l’unisson « Élarion. » en ingurgitant l’élixir interdit.
Fusion de cinq essences.
Symphonie d’harmonie.
La lumière rencontre l’eau.
Le feu s’accorde à la nuit.
La guérison lie la matière.
Une lumière puissante jaillit du corps des harmonistes et envahit les contrées environnantes.Le ciel s’ouvre. La terre chante.
Kael et son armée, engloutis dans l’onde lumineuse, hurlent sans un son, figés par l’impact, aveuglés par l’éclat surnaturel, surpris par la férocité de l’illumination et par sa pureté. Certaines créatures, en tentant de résister au souffle, s’évaporent lentement dans l’air, comme décomposé de particules.
L’armée des ténèbres recule enfin puis tourne les talons dans un hurlement de rage.
Certains raconteront plus tard avoir vu Kael disparaître vers les terres d’Ordrën, blessé lourdement dans son âme et dans sa chair. Nulle ne sait s’il survécut.
Un jour glorieux pour les contrées unies. Mais un jour terrible pour les familles du monde libre.
Un jour qui voit le sacrifice de ces milliers d’Harmonistes, usés et décimés par le pouvoir invoqué.
L’élixir interdit, fusion des cinq contrées, union des cinq essences, ne peut être invoqué qu’une seule fois par des alchimistes ayant développé une aura céleste, mémoire du monde d’Elix.
Et cette mémoire… vient de mourir avec eux.
An 764 du Premier âge
Solhyën
Flûtes et cornemuses raisonnent dans les champs colorés de lavandes. Le mauve se mêle au jaune ensoleillé des marguerites, les enfants chahutent joyeusement entre les blés dorés et certains lisent nonchalamment sur les branches de chênes immenses. L’on dresse d’immenses colliers de fleurs entrer les arbres et des lampions aux sommets.
L’air est doux et tendre. Il porte une odeur de sève, de fruits mûrs, et de terre humide. L’herbe si verte danse sous un soleil accueillant et les papillons scintillent et slaloment dans les trais de lumière.
Dans chaque maisonnée, on s’agite. On tresse les cheveux, on repasse les tissus. Dans les cuisines, les gâteaux au sirop de racines attendent sur les pierres chaudes. Les enfants rient et chahutent bruyamment, les anciens râlent, les mères sourient à la vue de ce spectacle vivant.
Solhyën, contrée de la croissance, de l’équilibre et de la terre nourricière, s’étend à perte de vue comme un jardin ancien béni par les astres. Nichée dans une vallée aux courbes douces, bordée par de basses montagnes couvertes de forêts feuillues, elle rayonne d’une harmonie silencieuse que même le vent semble humblement respecter.
Les champs y sont peignés de longues vagues colorées : Coquelicots rouges, blés dorés, tournesols éclatants. À perte de vue, des pommiers centenaires dressent leurs bras tortueux, lourds de fruits, au-dessus de clairières où poussent un tapis de fleurs sauvages, timides mais lumineuses lorsque la nuit tombée les lucioles se mêlent aux pistils et aux étoiles.
On raconte que les rosées du matin y ont des vertus cicatrisantes et que chaque brise transporte une mémoire ancienne.
Les habitants de Solhyën, les Solhynéens, sont connus pour leur taille moyenne et leur allure frêle, bien que leurs avants bras solides trahissent un travail constant de la terre. Leur peau est très légèrement ambrée par le soleil, et leurs yeux souvent verts ou dorés, reflets des champs qu’ils cultivent. Ils ne se soucient guère des parures et bibelots qui pourraient rendre leur allure plus moderne et clinquante. A quoi bon vouloir charmer son égo quand seul le cœur, le travail et la fête comptent ici-bas. Leur démarche est calme, mais leur voix… pas toujours douce. Ils imposent une volonté ferme pour hurler leurs désaccords, rient avec sincérité et de bon cœur, vivent lentement, mais profondément.
Le centre de la vie solhynéenne, c’est le lien à la terre.
Chaque enfant apprend dès le plus jeune âge à reconnaître les pousses, à parler aux arbres, à écouter le sol et le vent murmurer.
On ne laboure jamais sans chanter une ancienne mélodie narrant en boucle, non pas l’épopée d’un héros du pays, mais plus humblement le bonheur de vivre en harmonie avec la nature, puisque chaque récolte donne lieu à une fête.
De grandes tables de bois sont dressées sous les feuillages.
Les maisons, en pierre claire et toits végétalisés, s’enroulent autour des sentiers pavés de galets ronds, bordés de fougères et de menthes sauvages.
Les élixirs de Solhyën, contenus dans des fioles courbes au verre légèrement irisé, brillent d’un vert doré. Une goutte posée sur la langue ou sur la peau peut accélérer la croissance d’une plante, cicatriser une brûlure, ou apaiser une douleur du cœur. L’invocation “Floranthys” résonne comme une promesse de renouveau.
On dit qu’à Solhyën même les pierres fleurissent et que les graines tombées dans l’eau s’épanouissent au creux des galets avant la nuit.
Chaque village est construit autour d’un arbre géant qui tutoie les nuages et le ciel ; un “Hyëra” dont le tronc creux abrite des archives anciennes ou des salles de transmission orale, parsemé d’un dédale d’escaliers sculptés serpentant des racines à la cime. Une véritable ville dans la ville grouillant d’une activité débordante et paisible, réunissant les êtres les plus sages et cultivés de chaque village, mais également de jeunes écoliers et adolescents en âge d’affronter le rite de passage.
Non loin du tumulte festif et des préparations, un jeune homme observe le paysage onirique du haut de la colline, avec une vue parfaitement imprenable sur ce paradis vivant.
« Tu m’attendais ? »
Nëlwyn affiche son sourire malicieux habituel. Elle sait son ami anxieux.
C’est bientôt le rite de passage pour les deux tourtereaux et Valyan ne voulait surtout pas transmettre à sa douce compagne ne serait-ce qu’un brin de pensées négatives dans un moment si important.
Elle lui agrippe la main pour gambader et leurs pas s’enfoncent doucement dans l’herbe haute, côte à côte, s’éloignant encore un peu vers le sommet de la colline, jusqu’à atteindre un petit promontoire fleuri, caché entre deux haies de sureau.
« Tu penses que tout changera ce soir ?
Ils diront sans doute que nous sommes plus sages, plus forts, plus grands, plus responsables… mais on sait tous les deux qu’au bout du bout… nous resterons les mêmes. »
Nëlwyn prend un temps bienveillant pour souffler ces tendres mots à son aimé :
« Tu ne m’as pas sauvée par hasard et je resterai toujours à tes côtés Valyan.
J’aurai tant voulu t’éviter la peine et le deuil Nël.
Laisse le passé où il est. J’ai aussi goûté la joie et la vie. Peu importe ce qui arrivera ce soir, ma famille c’est toi, et ça ne changera jamais. Même si tu deviens un alchimiste de renom, même si tu reçois le don de faire fleurir les lunes je serais là. Nous avons encore de longues années à partager. »
Nëlwyn dépose un doux baiser au coin des lèvres de Valyan, dans un geste délicat, suspendu entre promesse et pudeur.
Mais soudain, un frisson parcourt l’air. L’herbe à leurs pieds ondule comme traversée d’un souffle invisible.
À quelques pas d’eux, un petit renard doré apparaît, presque translucide, ses oreilles trop grandes dressées vers le ciel. Le Luthien.
Valyan et Nëlwyn retiennent leur souffle. La créature, si rare en ces contrées, les observe, immobile. Puis elle avance d’un pas gracile. Là où ses pattes effleurent la terre, des fleurs s’ouvrent aussitôt, écloses comme par enchantement. Et quand elle s’arrête, un son étrange s’élève, un mélange de miaulement et de chant, doux et cristallin, qui se confond avec le vent.
Valyan, bien qu’ébahi, lui murmure :
« Je vais finir par croire que tu me suis mon jeune ami »
Le Luthien incline la tête, comme s’il avait compris. Ses yeux brillent d’une lueur malicieuse. Puis, dans un battement de cils, il s’évanouit dans les herbes hautes, laissant derrière lui une traînée de fleurs encore tremblantes.
Nëlwyn serre la main de Valyan.
« Tu l’as déjà rencontré ?
Oui plusieurs fois, ce coquin semble bien m’apprécier.
C’est un signe… » souffle-t-elle, émue.
Elle fronce les sourcils, intriguée.
« …on dit pourtant qu’ils fuient les hommes. »
Valyan hésite, regarde au loin, puis finit par sourire doucement.
« La première fois, je l’ai trouvé pris au piège. Un Faryndel s’était jeté sur lui. »
« Un Faryndel ? » répète Nëlwyn, soudain captivée.
Valyan hoche la tête.
« Une sorte de serpent des herbes. Heureux que tu n’en aies jamais croisé. Ils n’ont pas de crocs mais des anneaux si puissants qu’ils étouffent tout ce qu’ils attrapent. Celui-là avait déjà enserré mon ami le Luthien. Il se débattait en griffant la terre. J’ai sauté dans l’herbe, saisi une pierre et j’ai frappé le Faryndel de toutes mes forces qui a lâché prise et s’est enfui. »
Il baisse la voix, songeur.
« Le luthien s’est alors approché de moi et… il a chanté. J’avais les mains couvertes de sang et de terre, mais je restais là, immobile, à tendre l’oreille, captivé. Je n’avais jamais rien entendu d’aussi pur. »
Un silence passe, seulement troublé par le souffle du vent.
Nëlwyn le regarde avec des yeux humides.
« Alors ce n’est pas un hasard s’il revient vers toi régulièrement. On dit que le Luthien n’oublie jamais les bonnes âmes. »
Valyan esquisse un sourire un peu gêné.
Les regards des tourtereaux se fondent ensuite dans l’horizon embrasé, là où le soleil s’éteint lentement derrière les collines mauves.
Au loin, les premières luciolampes s’éveillent une à une, telles des veilleuses du monde ancien, nichées dans leurs lampadaires de bois noueux.
Elles diffusent sur les chemins sinueux des villages un halo chaleureux, presque maternel, comme pour chuchoter : "La nuit peut venir, votre demeure est protégée."