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Noctalis

Chapter 11

Toward Noctalis

Vers Noctalis

~7 min read · 1 497 words

La nuit les engloutit.

Valyan et Orwyn courent à travers les collines, leurs pas résonnent sur la pierre détrempée par l’ombre. Le souffle des Corgors résonne encore au-dessus d’eux, leurs cris fendent l’air, mais les bêtes ne s’éloignent pas de Solhyën : elles gardent leur proie. Le ciel entier semble se refermer sur la contrée.

Derrière eux, la vallée brûle. Le Hyëra n’est plus qu’une silhouette éventrée. Les Lyskaïrs resserrent leur emprise. Le ciel tout entier semble saigner.

Valyan s’écroule contre une pierre, haletant. Sa fiole pulse contre sa poitrine, bleue et rouge mêlées, battement furieux qui cogne dans ses os.

« Je… je ne comprends pas… » souffle-t-il.

Ses yeux brillent de larmes amères.

« Pourquoi moi ? Pourquoi Kael me désigne comme la clef de tout ce malheur ? »

Orwyn s’arrête, se tourne vers lui. Son manteau est déchiré, sa lame encore imprégnée de la lueur bleue du combat. Ses yeux, fatigués mais inébranlables, se posent sur Valyan.

« Parce que tu l’es. »

Valyan secoue la tête, refuse d’entendre.

Orwyn s’agenouille, sa voix se fait plus basse.

« Ta fiole porte une part de l’Originel. C’est pour cela que Kael t’a reconnu. Mais tu n’es pas complet. Pour réveiller l’Originel, il faut bien plus. »

Le silence tombe, lourd comme une épée. Valyan sent son cœur battre plus fort, son souffle se couper.

Orwyn le regarde longtemps, comme s’il pesait chaque mot.

« Tu pourrais redonner vie à tes champs, à tes forêts, à ta faune, à ton peuple. Tu pourras effacer la cendre et rendre la sève. Mais… »

Il se tait. Le vent siffle entre les collines.

« Mais quoi ? » exige Valyan, la voix tremblante.

Orwyn ferme les yeux, inspire profondément.

« Mais l’Originel réclame un prix. Toujours. Les Harmonistes l’ont payé, jadis, à Asmat. Si tu veux réveiller l’Originel… il réclamera probablement ton sang. »

Valyan recule, sa gorge se serre.

« Mon sang ? Alors même si je réussis… je mourrai ? Dis-moi la vérité Orwyn. »

Orwyn ne répond pas. Il détourne les yeux vers l’horizon, où s’étendent déjà les plateaux voilés de brume.

Valyan frappe du poing contre la pierre, ses larmes jaillissent malgré lui.

Orwyn se redresse lentement, son ombre s’allonge dans la nuit. Sa voix se fait plus douce :

« Rien n’est perdu Valyan. Nous verrons ce qu’il advient au bout du chemin. Mais la mort n’est pas forcément la fin mon jeune ami. Lorsque le moment viendra, tu seras prêt et serein. Dorénavant tu dois décider quoi faire du temps imparti. Lorsque la fin arrivera, ne nous restera que l’amour. L’amour de nos proches, de nos amis, sont les derniers visages que nous célébrerons. »

Valyan serre les dents, le cœur gonflé d’une rage sourde. Sa fiole pulse plus fort, comme si elle battait à l’unisson de son inquiétude en pensant à Nelwyn et Maëron.

Orwyn lui tend une main pour l’aider à se relever.

« Debout. Tu ne peux pas fléchir maintenant. Car tant que tu respires, il reste une chance pour Solhyën. »

Au loin, une ligne sombre se dresse : les plateaux de Noctalis, drapés de brume mouvante.

Orwyn désigne l’horizon.

« Voilà ta première épreuve. La nuit sera ton maître. Elle te montrera ce que tu es capable de créer… ou de détruire. »

Valyan hoche la tête, ses yeux encore noyés de larmes mais son pas déjà plus ferme.

« J’irai jusqu’en Ordren. Et je sauverai Solhyën. »

Orwyn incline lentement la tête.

« Souviens-toi seulement d’une chose : plus tu avanceras, plus Kael te pourchassera.

Alors pourquoi Noctalis ? Pourquoi pas Ferrant, ou Glasmir ?

Nous y viendrons, mais Noctalis est le seul endroit où l’on peut voir sans les yeux, entendre sans les oreilles, affronter sans les armes. Là-bas, les songes te mettront face à toi-même. Tu comprendras ce que Kael veut de toi, et surtout ce que tu peux lui refuser. »

Il marque une pause, puis ajoute d’une voix plus basse :

« Et c’est là-bas que se tiendra le Conseil. Les guerriers des contrées s’y rassembleront, j’enverrai des Emérals pour leur transmettre le message de ton arrivée. S’ils doivent croire en toi, ils devront d’abord voir ce que tu portes dans l’ombre de tes songes. »

Valyan baisse la tête.

« Et si je ne survis pas à ces songes ?

Alors tu n’étais pas destiné à porter l’Originel. »

Ils reprennent leur marche. Au loin, la brume dense de Noctalis les attend.

La marche les conduit jusqu’aux collines grises où s’achève définitivement la verdure de Solhyën. Les champs encore fleuris derrière eux paraissent s’éteindre peu à peu, comme si la terre refusait d’aller plus loin. Les derniers arbres ploient, leurs feuilles perdant leur éclat, et au-delà s’étend une mer de brume argentée, immobile, sans horizon.

Un muret de pierre noire, ancien et moussu, marque la limite. Des runes effacées y serpentent, vestiges d’un temps où l’on avertissait les voyageurs de ne pas franchir ce seuil.

Valyan s’arrête net, sa fiole vibrant sous sa tunique.

« On dirait que le monde s’arrête ici. »

Orwyn, le regard fixé sur la brume, répond d’une voix grave :

« Non. Le monde continue bien au-delà de ces rives. Mais il change de visage. »

Ils avancent. La brume s’enroule autour d’eux, froide et épaisse. Le vent de Solhyën disparaît, remplacé par un silence de coton. Chaque pas s’enfonce comme dans un rêve, et bientôt Valyan n’entend plus que le battement de son cœur.

Un instant, il croit voir derrière lui les collines de Solhyën encore baignées de lune. Mais quand il se retourne, il ne perçoit que le brouillard à perte de vue.

La frontière s’est refermée, comme si elle n’avait jamais existé.

« Nous sommes en Noctalis, » souffle Orwyn. « Ici, rien n’est jamais ce qu’il paraît. »

Devant eux, des silhouettes indistinctes apparaissent puis disparaissent dans le voile argenté, semblant les observer. Des lanternes de lucioles, suspendues à des branches invisibles, brillent un instant avant de s’éteindre. Le chemin devient flou, mouvant, comme s’il cherchait à les égarer.

Valyan resserre sa main sur sa fiole, qui pulse plus vite, répondant à la présence du voile.

« Comment peut-on vivre ici ? »

Orwyn esquisse un sourire fatigué.

« En apprenant à se souvenir de ce qui est réel. »

La marche a duré des jours. Le brouillard n’a cessé d’épaissir, jusqu’à devenir une mer sans fin. Chaque pas enfonce Valyan dans une ouate glaciale où la terre se dérobe.

Soudain, le voile s’écarte. Une falaise s’ouvre devant eux, haute comme une forteresse. Ses parois de pierre noire sont percées de milliers de trous, d’où s’échappe une brume argentée. Des filets de lumière descendent en colonnes mouvantes, comme si la falaise pleurait des rayons de lune.

Orwyn lève la main :

« Voici la Cité des Voiles. »

Valyan reste bouche bée. La montagne s’ouvre, révélant une caverne gigantesque. Au plafond, des milliers de fissures laissent filtrer la lueur des lunes, qui tombe en faisceaux sur des bassins d’eau phosphorescente. Entre ces lacs, des maisons de verre et de pierre luisent comme suspendues dans le brouillard. Des passerelles fines relient les quartiers, et chaque pas semble se dissoudre dans la brume avant de réapparaître.

Des silhouettes avancent lentement, vêtues de longues tuniques grises. Leur peau est pâle, leurs yeux miroitent comme des miroirs liquides. Valyan sent aussitôt leur regard l’atteindre : non pas ses gestes, mais ses pensées, ses failles.

Un vieil homme au visage lisse s’approche. Ses pupilles reflètent Valyan comme un miroir.

« Étranger… ta route s’arrête ici. Aucun étranger n’entre à Noctalis sans traverser son propre voile. »

D’un geste, le noctalin désigne un bassin phosphorescent. L’eau miroite, formant déjà un reflet qui n’est pas celui de Valyan.

Orwyn pose une main ferme sur son épaule.

« Entre dans ces eaux. Tu verras ce que tu redoutes le plus. Et ce que tu pourrais devenir. »

Valyan hésite. Puis, lentement, il s’agenouille au bord et plonge ses mains dans l’eau glaciale.

La surface éclate en éclats de lumière, et le brouillard l’engloutit.

Valyan plonge entièrement dans le bassin.

Il se retrouve alors seul dans une clairière calcinée. Le Hyëra est là, mais défiguré, ses racines tordues plongées dans une terre noire. Au loin, des silhouettes floues apparaissent et disparaissent, sans visage.

Un rire étouffé résonne derrière lui. Quand il se retourne, une silhouette s’avance : grande, capuchonnée, tenant une fiole noire qui pulse. Mais son visage reste toujours dans l’ombre.

La fiole de Valyan réagit, vibrant jusqu’à infuser une douleur sourde en son coeur.

Dans sa main, sans qu’il le veuille, une lame bleutée se forme, tremblante.

La silhouette sort une lame sombre en écho… et attaque brutalement. L’impact fait exploser la clairière en une pluie de cendres.

Valyan tombe à genoux. Quand il lève les yeux, la silhouette a disparu. Il reste seulement une voix lointaine, chuchotée :

« Tu n’es pas prêt. »

Puis tout s’efface.