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Chapter 08

The Ember Beneath the Ash

La braise sous la cendre

~43 min read · 9 480 words

Le soleil de midi filtre en faisceaux ardents à travers les feuillages immenses. Dans la cour formée par les racines colossales de l’arbre-monde, l’air vibre d’une attente fébrile. Sept apprentis se tiennent en demi-cercle, les pieds ancrés sur la terre nervurée de racines. Face à eux, ils retrouvent Orwyn qui observe en silence, les bras croisés. Sa silhouette austère se détache dans la pénombre mouvante des branches, seulement traversée par des rais de lumière dansante. Un souffle tiède rampe sous l’écorce environnante, faisant bruisser les fougères qui poussent entre deux arcades de racines.

« Aujourd’hui, annonce Orwyn de sa voix grave, vous allez harmoniser votre énergie avec l’Élixir dans un exercice de pure puissance. »

Son regard clair glisse sur chacun d’eux. Devant Soren, il s’attarde un instant. Peut-être une mise en garde silencieuse contre tout excès d’orgueil.

« Il s’agit de concentrer votre aura pour déplacer cet enchevêtrement de racines. »

Du bout de son bâton, Orwyn désigne un tronc mort couché contre la paroi vivante de l’arbre. L’écorce blanche et sèche de ce vestige semble incrustée dans la mousse, comme un os gigantesque à demi avalé par le sol.

« Un par un, approchez. Servez-vous de votre Élixir, mais sans perdre le contrôle. La force brute ne vaut rien sans la maîtrise. »

Un frisson d’excitation mêlé d’appréhension parcourt le cercle des élèves. Soren serre la sangle de la petite fiole dorée pendue à son cou. À travers le verre, l’Élixir luit faiblement, écho de la lumière solaire. Il sent son cœur cogner au rythme de l’attente. Depuis l’épreuve du Floranthys, où sa fleur n’a donné que des cendres, Soren brûle de prendre sa revanche.

« Cette fois, je ne faillirai pas. » se promet-il en silence en caressant du pouce la surface lisse de la fiole.

Kara s’avance la première, droite comme une lance. D’un geste précis, elle débouche sa fiole vert émeraude et en porte une goutte à ses lèvres. Ses paupières se ferment un bref instant. Autour d’elle, la lumière semble se fixer, suspendue à son souffle. Kara pose ensuite ses deux paumes contre le tronc sec à déplacer. Ses mâchoires se serrent sous l’effort invisible qu’elle déploie. Un grondement sourd résonne dans le bois : la souche frissonne légèrement… puis reste immobile. Kara rouvre les yeux. Une ombre de déception passe sur son visage strict, mais elle se contente d’hocher la tête.

Tyrian prend sa place sans un mot.

Le grand garçon inspire profondément et boit une gorgée de son Élixir cuivré.

Ses tempes battent intensément. On devine à sa nuque tendue qu’il concentre toute sa vigueur.

Dans un souffle, il projette son énergie vers la souche. Quelques feuilles mortes frémissent autour du tronc et une racine se soulève d’un demi-pouce avant de retomber. Tyrian recule, le souffle court. Un filet de sueur glisse sur sa tempe, mais un sourire bon enfant éclaire son visage large : il a bougé la racine, si peu soit-il.

Selmira échange un regard pétillant avec Soren avant d’avancer à son tour. Ses courtes mèches couleur châtaigne attrapent un reflet doré sous un rayon de soleil curieux.

« Allez ma belle, montre-leur » murmure-t-elle en tapotant amicalement l’écorce du tronc, comme si l’encourager pouvait l’alléger.

Quelques rires discrets fusent derrière elle. Même Orwyn esquisse un mince sourire devant l’insouciance de l’apprentie. Selmira avale une demi-goutte de son Élixir turquoise, puis pointe un doigt vers le bois noueux. Ses yeux se plissent, sa langue dépasse légèrement entre ses lèvres en un geste de concentration involontairement comique. Une minuscule bourrasque jaillit alors, soulevant autour d’elle un tourbillon de poussière et de pollen. Surprise, Selmira éclate d’un rire clair en sautant en arrière pour éviter le nuage. La souche, elle, n’a pas bougé d’un pouce, mais l’enthousiasme et la maladresse de Selmira dérident l’atmosphère.

Une brise fraîche serpente soudain entre les piliers vivants du Hyëra, apaisant la poussière soulevée.

Erynd, resté en retrait, lève un regard lointain vers la canopée sombre du haut plafond végétal.

On dirait qu’il écoute quelque chuchotis secret du grand arbre plutôt que les consignes. Quand il s’avance finalement, ses gestes sont lents, presque solennels. D’une main légère, il effleure sa fiole translucide sans même la déboucher. Ses lèvres remuent à peine. Aucun son n’en sort, ou peut-être un nom ancien que personne ne comprend.

À cet instant, un rayon de lumière glisse sur lui, embrasant un instant ses cheveux bruns d’un reflet cuivré. La vieille souche craque faiblement, comme sous l’étreinte de racines invisibles. Un frémissement parcourt le sol sous les pieds des apprentis. Erynd reste un moment la paume ouverte vers le tronc mort, l’air d’écouter un verdict silencieux. Puis, le garçon recule avec un demi-sourire absent, sans expliquer ce qui vient de se passer.

Il ne reste que Valyan et Soren.

Un courant d’air frais s’insinue alors dans la cour, faisant vaciller les pans de lumière dorée.

Soren observe du coin de l’œil Valyan, qui s’avance avant lui. Le garçon à la chevelure sombre semble hésiter. Il déglutit, porte sa fiole bleu-azur à ses lèvres d’une main moins assurée qu’à l’ordinaire.

Soren remarque que les doigts de Valyan tremblent légèrement.

« Lui aussi doute », songe-t-il en fixant le dos de son camarade. Valyan pose une main sur la souche, l’autre crispée autour de sa fiole désormais vide. Ses yeux verts se ferment avec force. Durant de longues secondes, rien ne se produit. Puis une lueur bleu pâle filtre à travers ses paupières. La fiole contre sa poitrine répond à son appel. Valyan pousse un cri bref, comme de surprise, et une onde lumineuse jaillit de sa paume. La souche grince, glisse de quelques centimètres en laissant sur le sol une traînée de mousse arrachée. Mais soudain Valyan vacille, rompant le flux d’énergie. Il recule, l’air défait, et baisse la tête.

Soren s’avance alors, le cœur battant à tout rompre. Une exaltation contenue lui chauffe les veines : il est le dernier, et le succès lui tend les bras s’il sait s’en montrer digne. Du bout des doigts, il détache le bouchon de sa fiole. Sous son regard, l’Élixir doré reflète un instant les reflets du soleil couchant qui commencent à percer entre les racines géantes. « Calme-toi. »

Soren respire lentement. Il sent sur sa langue le goût piquant de menthe et de fer lorsqu’il avale une petite gorgée de liquide lumineux. Aussitôt, une chaleur familière se diffuse de sa gorge à sa poitrine. La puissance de l’Élixir se fond à son propre souffle.

Il avance d’un pas et plante fermement ses bottes dans la terre souple.

Face à lui, l’énorme tronçon d’arbre luit faiblement d’humidité. Soren pose une main dessus, l’autre main serrée en poing le long de sa cuisse. Ses yeux se ferment alors qu’il s’accorde intérieurement au rythme de son cœur.

Autour de son poing, une faible aura dorée se met à scintiller, comme une braise qu’on ranime. Un silence épais est tombé sur la cour, seulement troublé par un toc-toc lointain… peut-être le cœur du Hyëra lui-même qui bat sous leurs pieds. Soren inspire profondément… et pousse de toutes ses forces, canalise son aura dans chacun de ses muscles, dans le bois récalcitrant sous sa paume.

Un craquement sec retentit. La souche décolle du sol dans un sursaut et roule lourdement sur le côté, libérée de l’étreinte des racines moussues. Soren fait un pas chancelant en avant, surpris par l’ampleur de son propre effort. Il a dû retenir son élan pour ne pas tomber avec le tronc. Autour de lui, des exclamations étouffées s’élèvent : « Par les ancêtres… » murmure Tyrian dans un souffle admiratif en voyant le bloc de bois gisant hors de son trou. Selmira, bouche bée, se fend d’un large sourire et lève discrètement le pouce en direction de Soren. Même Kara, pourtant avare en démonstrations, hoche la tête avec un respect calme.

Orwyn s’avance près de Soren, posant une main sur l’épaule du garçon haletant.

Le maître harmoniste ne dit rien d’abord, son visage buriné reste fermé. Seuls ses yeux brillent d’une lueur de satisfaction. Puis il déclare simplement, assez fort pour que tous entendent :

« C’est ainsi qu’on fait corps avec l’Élixir. Bravo, Soren. »

Un bref sourire adoucit sa mâchoire carrée.

Soren, à ces mots, sent une onde de fierté lui réchauffer la poitrine plus sûrement que l’Élixir.

Son effort a payé.

« Il m’a félicité… »

Vite, il ravale un début de sourire triomphant qui menace d’étirer ses lèvres. D’un revers de main, il essuie la sueur sur son front comme si de rien n’était, puis se redresse, impassible. Ses jambes tremblent un peu sous lui, mais il s’applique à garder le menton haut et le regard calme.

« Merci, maître, » répond-il en inclinant poliment la tête. Sa voix se veut maîtrisée, presque neutre, mais elle chevrote légèrement sous le coup de l’émotion retenue.

Autour de lui, les autres apprentis s’approchent pour constater l’ampleur du résultat.

Tyrian tapote l’énorme tronc du bout du pied en lâchant un sifflement impressionné.

Selmira, elle, se contente de dévisager Soren avec un petit air malicieux, comme pour dire “je le savais déjà”.

Valyan reste en arrière, un sourire discret mais sincère aux lèvres malgré son propre échec. Soren croise un instant le regard vert de son camarade, et quelque chose en lui se crispe. L’admiration tranquille qu’il lit dans les yeux de Valyan le déconcerte. Il se détourne de lui, mâchoire serrée.

« Bien, cela suffit pour aujourd’hui, » annonce Orwyn en balayant l’assemblée du regard.
« Retirez-vous et reprenez des forces. Le Hyëra lui-même vous félicite. »

Comme pour appuyer ses paroles, un souffle profond parcourt l’arbre gigantesque : dans un léger tremblement du sol, les racines semblent exhaler un soupir boisé tout autour de la clairière. De minuscules feuilles mortes tourbillonnent à nouveau dans l’air tiède. Les apprentis, émerveillés, aiment à imaginer que le Hyëra réagit à leurs exploits ou les encourage de sa présence ancienne.

Soren, pourtant, reste sérieux. Alors que ses camarades s’égaillent vers l’intérieur du tronc, certains déjà pressés de rejoindre le réfectoire et ses odeurs de ragoût, il inspire encore une fois l’air chargé de sève, essayant d’y percevoir ce prétendu souffle du Hyëra. Un instant, il croit sentir une vibration grave, un pouls caché dans le bois. Était-ce son imagination attisée par l’effort ? Un frisson lui échappe.

Sans un mot, Soren quitte la cour parmi les derniers, passant une main sur l’écorce vivante comme pour s’ancrer. Son esprit bouillonne encore de l’exercice. Il a réussi. Mieux, il a brillé. Alors pourquoi ce nœud persistant au creux de son estomac ?

Le jour décline en une lumière d’ambre doux. En fin d’après-midi, la plupart des apprentis sont rassemblés au réfectoire du Hyëra, vaste cavité nichée dans le tronc où flottent des odeurs de pain chaud et de soupe fumante. Le brouhaha lointain de leurs voix et de leurs rires résonne faiblement à travers les galeries de bois.

Mais Soren n’a pas rejoint le groupe. Un peu à l’écart, il s’est réfugié dans l’un de leurs coins tranquilles favoris : une alcôve formée par deux racines gigantesques qui s’entrelacent en un petit dôme naturel, à mi-chemin entre la cour et le dortoir. Ici, la pénombre est zébrée de filaments de lumière dorée qui percent par les fentes de l’écorce. Des poussières dansent dans l’air, soulevées par un courant d’air tiède qui court le long des tunnels du grand arbre.

Assis sur un tapis de mousse moelleuse, Soren laisse son dos reposer contre la courbe d’une racine. Ses yeux fixent le vague, perdus sur les volutes de lumière et d’ombre qui changent avec le soleil descendant.

Dans sa main, il fait machinalement rouler sa fiole dorée désormais presque vide. La petite quantité d’Élixir restant glisse sur les parois du verre, dessinant des volutes liquides.

Soren repense malgré lui à l’entraînement du jour, repassant chaque détail. La stupeur des autres lorsqu’il a déplacé le tronc, le poids grisant de la force dans ses bras… et le regard de Valyan, surtout, ce regard déconcertant de sincère félicitation. Il serre les dents.

« Comment peut-il être aussi… détendu ? » songe-t-il avec amertume. « Il échoue et pourtant il sourit… Il réussit sans savoir comment… »

Un froissement léger le tire de ses pensées.

Tournant la tête, il aperçoit une silhouette menue qui se glisse dans l’alcôve, entre les racines arquées. Selmira. La jeune fille a emporté avec elle un fruit rond d’un rouge profond, qu’elle fait malicieusement passer d’une main à l’autre.

« Je me disais bien que je te trouverais ici, » lance-t-elle d’un ton léger. « On t’a attendu pour casser la croûte, tu sais. Kara commence déjà à ronchonner que tu ne respectes pas les horaires. »

Soren hausse les épaules, un peu pris au dépourvu. Il n’avait pas entendu Selmira approcher dans le silence feutré du Hyëra.

« Je n’avais pas très faim, » répond-il simplement, la voix encore teinte de ses réflexions sombres. Pour masquer son trouble, il s’efforce d’adresser à son amie un sourire d’excuse.

Selmira plisse le nez, feignant la désapprobation.

« Pas faim ? Après une performance pareille ? Tu n’es vraiment pas humain, Soren. »

Son œil malicieux contredit la fausse sévérité de son ton. Elle s’assied à côté de lui sans façon, s’adossant à la même racine en soupirant d’aise. Pendant un instant, aucun d’eux ne parle. La lumière baisse encore d’un ton ; les derniers rayons du jour percent obliquement, peignant les mèches brunes de Soren d’un reflet roux.

Selmira rompt finalement le silence en levant le fruit qu’elle a apporté.

« Pomme ? » propose-t-elle joyeusement comme si elle portait un toast.

L’arôme sucré du fruit emplit l’alcôve.

« Je l’ai chipée rien que pour toi. Tu ne vas tout de même pas me laisser la manger en entier ? »

Un sourire plus franc se dessine sur les lèvres de Soren.

« D’accord, voleuse de pommes. »

Il dégaine son petit couteau de poche à la ceinture et d’un geste habile, tranche le fruit en deux. Le jus perle aussitôt sur la chair blanche. Soren en tend la moitié à Selmira qui la croque avec entrain. Lui, porte l’autre morceau à sa bouche, croquant dedans plus posément. Le goût acidulé lui fait réaliser qu’en effet, il avait faim sans s’en rendre compte.

Durant quelques instants, on n’entend plus que le bruit des bouchées croquées et le souffle du vent qui s’insinue dans les hauteurs du tronc.

« Ça me rappelle les vergers de chez moi, » confie Selmira entre deux bouchées, d’un ton plus doux.
« Quand j’étais petite, je chapardais des pommes dès que j’en avais l’occasion. Mon père me courait après en jurant que j’étais pire qu’un moineau voleur. » Elle rit doucement au souvenir et pose sa main à plat sur la racine derrière elle.
« Je me demande ce qu’il penserait de tout ça… de nous, ici, dans cet arbre géant. »

Son regard clair se perd un instant dans la pénombre vibrante de l’alcove.

Soren acquiesce en silence. Il sent la curiosité de Selmira planer ; elle attend qu’il partage à son tour. Il essuie le jus de pomme collant sur ses doigts et répond d’une voix un peu hésitante :

« Chez moi, on n’avait pas de verger. Juste un petit champ de millet et beaucoup de forêts autour. »

Il marque une pause, cherchant dans ses souvenirs.

« Quand j’étais gamin… je passais mon temps libre à m’entraîner au tir à l’arc dans ces bois. » Un bref sourire, teinté de nostalgie, apparaît sur ses lèvres.
« Mon grand-père m’avait taillé un arc miniature. Je voulais tellement montrer que j’étais capable de toucher les cibles les plus lointaines… »

Selmira l’observe du coin de l’œil, un demi-sourire aux lèvres.

« L’archer prodige de Solhyën, hein ? » taquine-t-elle.
« Je parie que tu impressionnais déjà tout le monde. »

Soren secoue la tête en avalant une nouvelle bouchée de pomme.

« Pas vraiment… Personne n’avait le temps de s’occuper de mes exploits. Mes parents étaient trop occupés aux champs et à la scierie. Mon père avait même plutôt tendance à désapprouver. Il aurait souhaité que je m’intéresse au travail agricole. J’étais souvent seul et mis de côté. »

Il pince les lèvres, regrettant aussitôt d’avoir laissé poindre une amertume. Pour atténuer ses mots, il ajoute sur un ton léger :

« Mais bon, au moins les lapins du coin me redoutaient. »

Selmira pouffe de rire, ce qui arrache à Soren un véritable sourire, fugace mais sincère. L’espace d’un instant, son tourment intérieur se dissipe. Il revoit le petit garçon qu’il était, arc à la main, espérant un regard approbateur qui ne venait pas. Ici au Hyëra, ce regard, il l’a eu aujourd’hui. Celui d’Orwyn, de ses camarades. Pourtant…

Le silence retombe, non plus gênant mais complice, pendant que les deux apprentis terminent leur collation improvisée. Selmira ferme les yeux, adossée à la racine, profitant du calme. Soren, lui, ne parvient pas à chasser complètement le trouble qui couve en lui. Il finit par rompre le charme paisible de l’instant :

« Selmira… » commence-t-il d’une voix plus basse. « Tu as remarqué, Valyan… il est… différent, non ? »

Selmira rouvre les yeux et tourne la tête vers lui. Son expression légère se teinte d’une bienveillance prudente.

« Différent ? » répète-t-elle doucement. « Qu’est-ce que tu veux dire ? »

Soren hésite, triturant la tige de sa pomme à présent réduite à un trognon. Il cherche ses mots, de peur de mal exprimer ce qu’il ressent.

« Je ne sais pas trop… » admet-il finalement.
« Valyan… il agit toujours sans réfléchir, ou du moins on dirait qu’il suit juste son instinct. Et malgré ça, tout lui réussit. »

Il jette un regard vers Selmira, qui l’écoute attentivement sans l’interrompre. Encouragé, il poursuit, le cœur serré par une gêne dont il ne se défait pas :

« Tu as vu aujourd’hui, il a failli déplacer la souche sans même savoir comment il s’y prenait. Et…cette sensation dangereuse et inquiétante à chaque fois.. » Soren s’arrête, baisse la voix comme pour confier un secret :
« Au moment du rite, c’était pareil. Quelqu’un d’aussi instinctif… qui réussit là où les autres peinent, ça me dépasse. »

Il n’y a ni colère ni accusation directe dans sa voix, juste une incompréhension sincère mâtinée d’inquiétude. Soren baisse les yeux vers le sol, jouant nerveusement avec un éclat de mousse arraché.

« Parfois je me demande comment… comment il fait. Pourquoi lui ? » souffle-t-il finalement.

Un silence accueille ses paroles. Selmira le dévisage un instant, et Soren craint d’y lire du reproche. Mais il n’y trouve qu’une lueur de compassion au fond de ses iris noisette. La jeune fille lui donne une légère bourrade de l’épaule, un geste familier pour détendre l’atmosphère.

« Hé, arrête de te prendre la tête, » glisse-t-elle avec un sourire qui se veut rassurant.
« Valyan est Valyan. Instinctif, oui… Étrange, peut-être un peu. Mais toi tu es toi, Soren. Tu penses, tu prévois, tu travailles dur. Chacun sa façon. »

Voyant que Soren demeure soucieux, Selmira lève les yeux au ciel d’un air théâtral et poursuit d’un ton plus léger :

« Franchement, vous formez une sacrée équipe tous les deux. Le stratège et l’instinctif, ça ferait un bon duo, tu ne crois pas ? »

Elle ponctue sa phrase d’un petit rire cristallin, espérant dérider son camarade.

Soren esquisse une ébauche de sourire, mais son regard reste rivé à ses doigts qui triturent la mousse. Au fond de lui, l’explication de Selmira ne l’apaise qu’à moitié. Une équipe, vraiment ? Son esprit peine à s’y résoudre. Pourtant, il n’ose pas insister davantage. Il redoute d’exposer plus franchement l’épine qu’il a au cœur, cette impression persistante d’être éclipsé par quelque chose qui le dépasse.

Selmira se redresse alors, s’étirant comme un chat.

« Bon, assez discuté, » déclare-t-elle en se levant d’un bond, époussetant les brindilles accrochées à sa tunique. « Si on traîne trop, il ne restera plus une goutte de soupe ni la moindre miette de tarte au miel. »

Elle adresse un clin d’œil conspirateur à Soren et agite la main vers l’entrée de l’alcôve d’où proviennent lointains les échos du dîner.

« Tu viens ? Avant que Kara ne lance une expédition pour nous récupérer à coup de pied aux fesses ! »

Devant l’absence de réaction immédiate de Soren, Selmira ajoute d’une voix chantante en s’éloignant déjà entre les racines :

« Allez, l’archer prodige, bouge-toi ! Sinon je raconte à tout le monde comment tu tremblais en coupant cette pomme ! »

Son rire clair rebondit contre le bois et réchauffe l’air ambiant.

Soren se relève à son tour, secouant la tête avec un soupir amusé.

« J’arrive… » répond-il, mais Selmira est déjà sortie de l’alcôve, vive et légère. Il la voit qui s’éloigne d’un pas dansant le long du sentier de mousse, sa silhouette fine se découpant un instant dans un faisceau de lumière dorée avant de se fondre dans la pénombre du corridor naturel menant au réfectoire.

Le sourire de Soren s’évanouit doucement une fois qu’il se retrouve seul. Autour de lui, le Hyëra n’est plus éclairé que par les lueurs décroissantes du jour, zébrées d’ombres grandissantes. Un souffle, plus frais à présent, glisse contre sa nuque, s’insinuant entre les racines et faisant frissonner les feuilles haut perchées. Soren demeure immobile quelques secondes, le trognon de pomme oublié à la main. Il repense aux mots de Selmira, à son rire qui tentait d’alléger ses doutes. Le stratège et l’instinctif… Une équipe.

Pourtant, le doute tenace le reprend, là, dans le silence revenu. Il jette le reste de la pomme et l’écrase du talon dans le sol spongieux, sans même s’en rendre compte. Une pointe d’amertume lui empoisse la gorge. Ses yeux se lèvent vers l’obscurité là-haut, où les galeries du Hyëra murmurent de bruits indistincts.

Est-ce le vent, ou un cœur caché qui bat encore une fois ? Soren n’en sait rien. Il se sent soudain étrangement seul sous ces voûtes vivantes, mais il perçoit pourtant une présence invisible le suivre.

« Suis-je le seul à ressentir cela ? » pense-t-il en silence, le regard perdu entre les ombres mouvantes des racines. Le seul à percevoir ce décalage, cette chose inexprimable qui le met en colère et le peine à la fois ?

Un craquement infime se fait entendre dans le lointain, quelque part dans le tronc, une écorce qui travaille ou un signe secret du grand arbre. Soren tressaille, son cœur serré sans qu’il sache pourquoi.

Il inspire profondément, tentant de chasser cette oppression sourde qui l’enveloppe. Des éclats de voix résonnent au loin : les autres apprentis, attablés, dont les rires clairsemés lui parviennent en écho. Selmira a raison, il ne peut rester ici à ruminer. Ravalant ses dernières pensées comme on éteindrait une braise sous la cendre, Soren s’extirpe enfin de l’alcôve. Sous ses doigts qui glissent sur la paroi de bois vivant, il croit sentir une pulsation, fugace, insaisissable. Le Hyëra veille, tout comme ses secrets.

La lumière du jour mourant accompagne Soren tandis qu’il rejoint le chemin vers le réfectoire, seul avec ses doutes parmi les soupirs du grand arbre. Dans le lointain, une feuille se détache et tournoie doucement, emportée par un courant d’air invisible. Soren lève les yeux une dernière fois, cherche peut-être un signe dans la danse de cette feuille brune qui descend. Mais elle retombe simplement à ses pieds, sans réponse. Le jeune apprenti serre alors les poings et s’enfonce sous les arches de racines vers la lueur accueillante des torches, tâchant de rattraper les rires de ses compagnons, et, peut-être, sa place parmi eux.

L’ombre et les signes

A leur retour au village, une petite veillée est organisée pour fêter le retour des harmonistes en herbe : musique, rires, couronnes de fleurs, comme pour conjurer les inquiétudes des derniers jours.

Les enfants résonants sont invités à partager un instant d’allégresse.

Pourtant, certains villageois restent en retrait de cette fête de façade, en réalité organisée par les sages pour conjurer la crainte des habitants.

Dans les champs de Solhyën, la corruption gagne du terrain. Après le carré de blé noircit, c’est un verger entier qui a donné des fruits tachés de suie, immangeables. Le ruisseau qui traverse la vallée porte à présent une odeur métallique.

Les villageois, jadis confiants, s’arrêtent au milieu de leurs tâches pour scruter l’horizon. Les conversations baissent d’un ton à l’approche des apprentis.

Certains détournent le regard, d’autres font mine de tracer un signe de protection sur leur poitrine.

« Ce sont eux… », souffle une vieille femme à l’entrée du marché.
« Depuis leur rite, la contrée se flétrit. »

Ses paroles glissent d’oreille en oreille, et bientôt les murmures deviennent des rumeurs.

Le cercle des résonants le ressent durement.

À la sortie d’une leçon, Soren crache au sol en voyant deux paysans s’éloigner d’eux à grands pas.

« Qu’on m’explique encore pourquoi nous restons là ? Ils nous craignent déjà comme la peste. »

Kara, fidèle à son rôle de gardienne, lui lance un regard de glace.

« Ce n’est pas en répétant leurs peurs que tu les calmeras. Nous devons tenir ensemble. »

Soren serre les poings mais ne réplique pas. Dans son regard, l’hostilité croît de jour en jour.

Maëron, lui, reste en retrait, une coupe de vin à la main, mais ses yeux ne quittent pas le ciel.

Orwyn, à l’écart, semble plus sombre que jamais.

Il décide de convoquer secrètement Valyan à part.

Ils marchent alors jusqu’à une crête où les arbres se taisent.

« Assieds-toi. »

Le vieil homme tire lentement sa Lame-Aura. Même éteinte, elle vibre dans l’air comme une corde tendue.

« Les Harmonistes ne buvaient pas toujours leurs fioles. Ils savaient que l’essence ne vit pas dans le liquide, mais partout. Dans l’air. Dans la pierre. Dans ton souffle. »

Il tend la lame à Valyan.

« Ferme les yeux. Ne pense pas à manier une arme. Ressens-la. »

Valyan obéit. Ses mains tremblent en tenant le métal froid.

Au début : rien. Puis un frisson. Comme si une chaleur étrangère glissait le long de ses bras. La lame palpite, légère, presque vivante.

« Tu sens ? » demande Orwyn.

- Oui… c’est comme… une voix. »

- Alors souviens-toi : l’ombre aussi a une voix. Elle cherchera à t’imiter. Tu devras apprendre à distinguer la sienne. »

Orwyn rengaine la lame d’un geste sec.

Valyan ouvre les yeux, surpris.

« Quand tu maitriseras la lame-aura, tu n’auras plus besoin d’épée. »

La nuit est tombée. Les torches plantées autour du grand chêne de Lysora diffusent une clarté douce, comme un manteau posé sur le village.

Valyan est revenu parmi les siens et respire enfin, comme si l’air lui revenait après des heures passées sous le poids des regards. Ses jambes tremblent un peu.

Nëlwyn s’approche, sans un mot d’abord, puis lui prend enfin la main après des semaines sans pouvoir trop échanger. Sa peau est tiède et rassurante.

« Tu as su résister au conseil, aux épreuves et à l’enseignement de tes maîtres finalement », dit-elle avec un sourire léger, cherchant à chasser l’ombre qui plane sur eux.

Il secoue la tête, incapable d’esquisser un sourire franc.

« Ils ne voient en moi qu’un danger à venir. Et s’ils décident finalement de m’exiler… qu’adviendra-t-il de toi, de nous ? »

Nëlwyn s’arrête, le regarde droit dans les yeux. Ses cheveux sombres et soyeux reflètent la flamme des torches.

« Je t’ai déjà perdu une fois, Valyan. Quand l’eau m’a emportée, j’ai cru ne jamais revoir l’éclat de ce monde. Mais tu étais là. Tu seras toujours là pour nous, je le sais. Alors même si le monde entier se déchaîne, je t’attendrais, je serais là pour toi. »

Valyan baisse la tête, incapable de répondre. Une larme roule malgré lui, vite effacée d’un revers de main. Nëlwyn s’approche encore, pose son front contre le sien. Leurs souffles se mêlent.

Dans le creux d’un buisson, un bruissement léger se fait entendre. Valyan se retourne… et aperçoit deux petites oreilles dorées qui dépassent. Le Luthien.

Le renard avance de quelques pas, ses pattes laissant éclore de minuscules fleurs dans l’herbe. Il s’assied, incline la tête, comme pour dire : « Je veille. »

Nëlwyn serre un peu plus la main de Valyan.

« Vois… tu n’es pas seul. »

Le garçon inspire profondément. Dans le silence de la nuit, entre les torches et le souffle du vent, il se sent enfin un peu plus léger, même si le sort n’a pas encore été prononcé.

Le Luthien s’est approché, sans crainte, et s’est couché près de Valyan, enroulé comme une flamme dorée. Ses yeux brillent, mi-curieux, mi-protecteurs. Valyan tend doucement la main ; l’animal accepte, posant sa tête contre ses doigts.

« La nature a choisi son camp. » chuchote Nëlwyn, un sourire attendri aux lèvres.

Un éclat de rire, fragile, échappe à Valyan. C’est le premier depuis longtemps. Et dans ce rire, il y a une étincelle d’enfant, celle qu’aucun conseil, aucune crainte, aucune guerre ne peut étouffer

La nuit semble vouloir durer toujours ainsi, douce et apaisée. Mais dans le Hyëra central de Solhyën, les sages débattent de leurs inquiétudes récentes.

Plus loin, au-delà des collines, sous les ombres épaisses de Noctalys, quelque chose s’éveille déjà.

Tous ne trouvent pas la quiétude dans cette veillée. Miné par la peur et la colère, Soren, lui, a quitté la fête depuis longtemps.

Profitant d’un moment d’inattention, il s’est éclipsé dans l’obscurité des bois environnants, la mâchoire serrée et le cœur battant d’amertume. Il en veut au village entier, à ses regards fuyants, à ses murmures. Ses pas le mènent près d’un étang niché à la lisière de la clairière. L’eau y reflète faiblement la lumière des deux lunes.

Soren s’accroupit au bord de la mare et y plonge ses mains pour se rafraîchir le visage, espérant apaiser le bouillonnement en lui. Le souffle court, il fixe son reflet déformé par les rides de l’eau.

Un frisson soudain lui glace l’échine.

Entre deux ondulations, il a cru voir une forme sombre tapie derrière lui.

Il se redresse brusquement et scrute les arbres alentour.

« Il y a quelqu’un ? » souffle-t-il.

Lentement, Soren se penche de nouveau au-dessus de l’eau noire. Cette fois, ce n’est plus son visage que le miroir nocturne lui renvoie.

Une ombre informe grandit sous la surface, obscurcissant le reflet des lunes. Soren recule, alarmé. Au même instant, la masse ténébreuse jaillit de la mare. Deux bras liquides et glacés s’enroulent violemment autour de ses épaules. Le jeune homme pousse un cri étranglé tandis qu’une force irrésistible le tire vers le fond.

L’eau noire engloutit son visage, étouffe son appel, puis plus rien. En quelques secondes, Soren disparaît sous la surface. Des cercles se forment à l’endroit où il se tenait, puis l’onde redevient lisse et muette, comme si de rien n’était. Le silence retombe sur la mare immobile, sans la moindre trace du jeune résonant.

Et alors, dans un grondement lointain… le sol tremble à nouveau.

Mais ce n’est plus le Champ.

C’est la terre entière.

Des cris s’élèvent du haut des collines. Des panaches de fumée noire s’élancent à l’horizon. Une lumière pourpre éclaire les cieux au loin. Quelque chose approche. Quelque chose de gigantesque.

Le Hyëra hurle de l’intérieur. Une onde sombre monte par ses racines.

Un cri. Strident. Suraigu. Il fend le ciel comme une lame invisible.

Les torches vacillent. Le peuple, massé au pied de l’arbre-monde, lève les yeux d’un seul mouvement. Dans l’obscurité, une ombre passe, immense, couvrant la clarté des deux lunes.

Le premier Corgor surgit : Les serres de l’immense oiseau raclent les toits et projettent des gerbes d’étincelles. Son bec veiné de rouge incandescent claque dans l’air, sec, implacable. Son cri déchire la nuit.

Puis un deuxième. Un troisième. Un quatrième.

Les Corgors tournent en spirale au-dessus de Solhyën, faisant trembler les branches géantes du Hyëra primaire.

« Fuyez… » souffle un Sage en reculant.

La panique éclate. Les Solhynéens invoquent leurs fioles :

« Floranthys ! »
« Lhyralya ! »

Des lianes jaillissent du sol en direction des créatures, des fleurs éclatent en projetant un pollen si dense qu’il leur fait perdre un instant leur orientation, mais les Corgors les balayent d’un seul battement d’aile. Les bourgeons s’éteignent, fauchés par le vent noir.

L’un des oiseaux plonge. Ses serres s’abattent sur la cime du Hyëra, arrachant des éclats de bois millénaire. L’arbre gémit, comme blessé. Des lambeaux de feuilles brûlent dans l’air.

Dame Lirën apparait au sommet, face au trou béant laissé par l’attaque. La grande salle vient d’être broyée. Elle s’écrie en gémissant :

« Protégez l’arbre ! »

Mais le deuxième Corgor fond déjà sur la foule. Les villageois se dispersent en hurlant. Un enfant trébuche et s’écroule dans l’herbe. Le bec recourbé s’ouvre pour le happer.

« Soliris ! »

Orwyn apparaît en brandissant sa lame. Une clarté bleutée fend l’air et repousse le monstre d’un éclair. Mais à peine l’oiseau s’écarte-t-il que deux autres replongent, encerclant l’esplanade.

Valyan, le souffle court, serre sa fiole contre lui. Elle pulse d’un éclat rouge et bleu mêlés, vibrant à chaque cri des Corgors.

Un hurlement strident couvre ses mots. Le troisième Corgor fuse en rase motte, brisant la façade d’une maison, arrachant ses toits comme des fétus de paille. La panique est totale.

Valyan fixe ses mains, tremblantes. Il sent qu’il pourrait invoquer… mais une peur glaciale l’étreint. Sa gorge refuse de prononcer le moindre mot.

Un nuage d’ombres perforées de lumière rouge jaillit soudain du sol, entourant les sentiers, les ruelles, les habitations. Les Lyskaïrs sont là.

Les cris se multiplient. Les torches tombent. Le chaos s’installe. Certains essaient de fuir, mais se retrouvent encerclés. D’autres sont saisis, enchaînés à même le sol, face contre terre.

Les enfants sont arrachés à leurs familles. Les plus vieux sont réduits au silence par un souffle noir qui fige leurs membres.

Selmira, la voix brisée par l’effroi, est tirée en arrière par un soldat de l’ombre. La fillette se débat, les bras tendus vers sa mère, mais le Lyskaïr la saisit sans ménagement par les cheveux et la traîne à travers l’esplanade.

À quelques pas, Erynd se jette en avant pour défendre les siens.

« Lhyralya ! » hurle-t-il en brandissant sa fiole vers un assaillant. Une gerbe de lianes fuse du sol, mais d’un revers de lame, le Lyskaïr tranche les trop faibles pousses verdoyantes. Le poing noir du soldat s’abat sur Erynd, qui s’écroule à genoux, à moitié assommé. L’instant d’après, des chaînes d’ombre lui entravent les poignets.

Kara accourt alors, poussée par son instinct de gardienne.

« Courez ! » crie-t-elle en s’interposant devant Tyrian et Lyssa, pour faire rempart de son corps. Une onde noire jaillit des ténèbres et la frappe en plein torse. Kara vacille sous la violence du choc, puis s’effondre, suffoquant.

Aussitôt, un Lyskaïr la relève d’une poigne brutale et enlace ses poignets d’une chaîne obscure.

Tyrian pousse un cri de terreur en voyant Kara s’écrouler. Il serre Lyssa contre lui, tremblant, tandis qu’un soldat masqué s’avance, une chaîne à la main prête à les lier à leur tour.

Soudain, un éclat fauve bondit entre les débris et les ombres. Deux prunelles d’or luisent dans la nuit derrière le Lyskaïr.

Le Luthien !

Dans un jappement aigu, le renard mystique détale entre les jambes du soldat. Désorienté une seconde par cette apparition, l’assaillant suspend son geste. Profitant de la diversion, Tyrian attrape la main de sa dulcinée.

Guidés par le petit gardien aux oreilles dorées, ils s’enfoncent sans un bruit à la suite de l’animal sous le couvert des arbres. Le fracas de la bataille couvre le bruissement de leur fuite. Bientôt, leurs deux silhouettes menues se fondent dans l’obscurité, échappant in extremis au carnage.

Tyrian court à perdre haleine, entraînant Lyssa par la main. Le Luthien bondit devant eux, ses oreilles dorées se balançant comme deux éclats de lune dans l’obscurité.

Les galeries du Hyëra se referment sur leur fuite. Les murs vivants palpitent de sève, luisant par endroits d’une clarté bleutée. Les racines s’entrelacent au-dessus de leurs têtes, formant un couloir tortueux qui semble respirer. Le sol vibre à chaque hurlement lointain des Corgors, mais déjà le vacarme paraît irréel, comme si la forêt engloutissait le monde.

« Par ici ! » souffle Tyrian, haletant, mais c’est le renard qui les guide vraiment.

Le Luthien s’arrête parfois, jette un regard en arrière, puis s’élance à nouveau. Lyssa trébuche, son souffle court, mais Tyrian la rattrape à chaque fois, la relevant avec une douceur protectrice.

Ils descendent toujours plus profondément. L’air devient humide, chargé d’une odeur de terre et de résine. Le silence est pesant, seulement troublé par leur souffle précipité.

Puis, peu à peu, un autre son se mêle : un grondement sourd, régulier, semblable à un tambour qui bat dans les entrailles de la terre.

Le Luthien s’arrête net. Ses oreilles se dressent, son pelage luit plus fort.

Devant eux, l’ombre s’épaissit. Deux lueurs dorées surgissent de la pénombre.

Un souffle colossal balaie la galerie. La forme se détache enfin : une panthère immense, aussi haute qu’un chariot, le pelage noir parcouru de veinures bleu argent. Ses yeux d’or fixent les deux enfants, brûlants de puissance. Chaque pas qu’elle fait résonne comme un tonnerre contenu.

Voici donc qu’apparaît enfin cette créature qu’ils entendaient parfois gémir la nuit dans les entrailles du Hyëra.

Lyssa étouffe un cri et recule d’instinct.

Tyrian, le cœur battant, se place devant elle, bras écartés, prêt à se jeter entre la bête et la jeune fille.

« C’est un Enyx. Reste derrière moi ! » dit-il, sa voix tremblante mais ferme.

La panthère avance, son souffle secouant leurs cheveux. Un grondement s’élève de sa gorge, profond comme la nuit.

Le Luthien, pourtant, ne bouge pas. Il s’assoit calmement entre les enfants et la créature, sa queue battant doucement le sol.

Lyssa, pétrifiée, remarque alors une cicatrice énorme sur le flanc de la bête. Une plaie ancienne, mal refermée, d’où suinte une sève sombre. Son cœur se serre. Sans réfléchir, elle pose une main sur la poitrine de Tyrian et le pousse doucement de côté.

« Laisse-moi… chuchote-t-elle.

Lyssa, non ! » proteste Tyrian, mais sa voix se brise sur la volonté de la belle.

Elle s’avance d’un pas tremblant. Son corps entier vacille, mais sa main se pose sur la cicatrice. La panthère grogne, ses yeux étincellent.

Tyrian serre les poings, prêt à bondir, retenant son souffle.

Lorsque les doigts de Lyssa touchent la plaie, une chaleur douce jaillit. Sa fiole suspendue à son cou s’illumine d’une lueur rose et or, éclat fragile mais persistant. La lumière se répand de sa paume vers la blessure. Peu à peu, le flot sombre se calme. Les veinures du pelage s’illuminent, vibrant comme des ruisseaux de sève claire.

La panthère ferme les yeux. Son souffle se fait plus lent, apaisé. Dans un grondement sourd qui n’est plus une menace mais un chant, elle incline la tête vers la jeune fille.

Lyssa chancelle, épuisée. Tyrian la rattrape aussitôt, la serrant contre lui. Ses yeux humides fixent la bête, incrédules.

« Tu l’as… guérie. »

La panthère se couche lentement, ses flancs massifs se soulevant comme une montagne vivante. Elle tourne la tête vers eux, les invitant à grimper sans un mot. Le Luthien gratte le sol de ses pattes, puis saute avec agilité sur l’échine sombre.

Tyrian et Lyssa échangent un regard. Elle hoche la tête, encore tremblante. Ensemble, ils escaladent le dos de la créature.

Enfin solidement assis, Tyrian entoure Lyssa de son bras pour la maintenir. La bête s’élance.

Alors commence une chevauchée hors du temps. Les racines s’écartent d’elles-mêmes devant le Enyx, révélant des couloirs infinis. La panthère glisse dans l’ombre, rapide et souple malgré sa taille.

Autour d’eux, la sève luit comme un ciel inversé, constellé d’étoiles bleues. Le souffle de la créature emplit la galerie, grave et protecteur.

Enfin, une clarté apparaît : une ouverture dissimulée derrière une cascade.

Le Enyx bondit, et les voilà projetés hors des entrailles du Hyëra, l’eau jaillissant tout autour d’eux. Ils émergent dans une vallée étrangère, baignée d’une lune blanche et immobile. Le vent sent la roche et la bruyère.

La panthère s’arrête au bord de la clairière. Elle baisse la tête, permettant aux deux enfants de descendre. Le Luthien saute à terre et se frotte, reconnaissant, contre la patte du Enyx.

Lyssa, les jambes flageolantes, caresse doucement le flanc cicatrisé de la bête. Ses yeux brillent encore de ces deux étoiles dorées et bienveillantes. Puis, sans un bruit, le Enyx recule vers la cascade et disparaît dans l’écume, retournant à ses profondeurs.

Tyrian enlace un instant Lyssa, incapable de trouver les mots. Le silence de la vallée est presque trop intense après tout ce tumulte. Ils sont vivants. Ensemble.

L’effondrement

Solhyën s’effondre.

Nëlwyn tente de rejoindre son aimé, mais une vague de ténèbres la sépare de lui.

Elle crie, tend les bras, mais ne peut plus avancer. Gerika la retient de justesse. Leur regard croise celui de Valyan une dernière fois, désespoir et amour mêlés.

Le sol vibre, puis se met à saigner. Les racines du Hyëra, jadis gorgées de sève claire, exsudent un liquide noir et rouge qui ronge l’herbe à son contact. Le parfum de fleurs et de miel cède à une odeur métallique, fétide. Solhyën se couvre du voile d’Ordren.

Les Lyskaïrs frappent sans relâche, leurs yeux vides reflétant la lumière rouge des Corgors. Là où ils passent, les villageois perdent toute volonté, leurs fioles s’assombrissent, et leurs voix s’éteignent dans leur gorge.

Nëlwyn est arrachée à Gerika qui disparaît dans la mêlée, engloutie par les cris.

Valyan tente d’avancer, mais des mains glacées l’agrippent et l’écrasent contre le sol. Ses doigts se crispent autour de sa fiole, qu’il cache sous son manteau. Elle bat sauvagement comme un cœur étranger.

Le Hyëra primaire n’est plus qu’une carcasse déchiquetée. Ses branches millénaires, noircies et éventrées, pendent comme des membres brisés. Autour de ses racines calcinées, les Lyskaïrs rassemblent les survivants de Solhyën.

Hommes, femmes, enfants, tous sont traînés, liés par des chaînes d’ombre qui se resserrent à chaque tentative de rébellion. Leurs fioles pendent mollement à leurs cous, ternies, vidées de leur éclat. Des vieillards chutent, aussitôt relevés par les serres implacables des soldats d’Obscaryon. Les cris se muent en gémissements étouffés.

La grande esplanade où se célèbre autrefois le rite résonne maintenant du bruit métallique des chaînes et des pas martelés. Le peuple entier, accroupi, tête baissée, forme un océan d’ombres écrasées.

Soudain, un souffle glacé descend de la cime éventrée du Hyëra. Les torches s’éteignent une à une, comme soufflées par une main invisible. Les deux lunes se voilent d’un nuage noir, et l’air se fait lourd, suffocant.

Les Lyskaïrs s’arrêtent net, comme mus par un seul ordre silencieux. Tous tournent leur regard vers le balcon brisé de la salle du Conseil, désormais béante.

Le voici qui apparaît.

Seul, au sommet, surplombant la contrée.

Une silhouette encapuchonnée s’avance, lentement, le pas régulier, chaque mouvement résonnant comme un coup de glas. Sa cape, rapiécée de lambeaux de tissus arrachés aux champs conquis, flotte comme un spectre derrière lui.

On aperçoit distinctement ses yeux : deux fentes argentées, cerclées d’ombre, dont la lumière vacille comme une braise prête à s’éteindre. À son cou bat une fiole noire, veinée de rouge incandescent, palpitation d’un cœur malade. Chaque battement fait vibrer l’air autour de lui, comme si le monde respirait d’un écho malfaisant.

Le silence est total. Même les enfants, tétanisés, ne pleurent plus.

Sa voix, grave et profonde, roule sur l’assemblée comme un tonnerre :

« L’harmonie ainsi s’éteindra. Voyez ce qu’engendrent vos illusions de paix. Croire à l’équilibre ? Tout n’est qu’oubli. Tout s’efface. Mais moi… je serais la mémoire éternelle et vivante de votre peuple. »

Son regard balaie la foule agenouillée. Puis il désigne le Hyëra éventré derrière lui.

« Ce que vos racines ont bâti, je le consumerai. Ce que vos fioles ont nourri, je le retournerai contre vous. Et ce qui naît de vos cendres… sera mon empire. »

Un frisson parcourt la foule. Certains ferment les yeux, d’autres se prosternent.

Alors un mouvement brusque attire l’attention : Dame Lirën se dresse encore, courageuse, blessée mais debout, le regard flamboyant de défi.

« Tu ne détruiras jamais le souvenir de Solhyën. »

Un murmure d’espoir court dans la foule.

Kael la fixe un instant dans le plus grand des calmes, incline la tête de côté comme pour faire mine d’avoir entendu sa complainte, comme convaincu par cet élan de bravoure.

Lentement, il pose ses deux mains sur la fiole contre sa poitrine. Le verre noir s’illumine de nervures rougeoyantes. Le sol vibre, l’air se tord comme sous une chaleur insoutenable.

Il prononce un mot. Un seul.

« Seryth. »

Une flamme noire jaillit de ses mains. L’éclat frappe Dame Lirën de plein fouet. Son cri meurt aussitôt : son corps se désintègre en une pluie de cendres qui se disperse dans le vent, ne laissant derrière elle qu’une ombre sur la pierre.

La foule se fige. Certains s’effondrent, d’autres se prosternent, tétanisés.

Kael abaisse lentement les mains, et sa fiole pulse encore, plus fort, repue de la vie qu’il vient de prendre.

Un silence de mort s’abat.

« Voilà le prix de la désobéissance. »

Les Lyskaïrs forcent les prisonniers à se relever, les traînent jusqu’au pied de l’esplanade. Les chaînes raclent la pierre. Des dizaines d’hommes et de femmes s’entassent devant le Hyëra éventré, le visage marqué de terre et de sang.

Kael avance lentement jusqu’au bord du balcon. Sa fiole pulse toujours, rythme rouge et noir dominant la nuit.

« L’harmonie va mourir. » dit-il d’une voix froide.
« Un nouvel ordre va renaître. L’héritier de ce monde se trouve parmi vous. Je l’ai senti. De son sang et sa chair viendra le souffle de vie. Il m’offrira ce renouveau. »

D’un geste sec, il ordonne.

Deux Lyskaïrs sortent des ombres, portant une arme drapée d’un tissu noir. Quand ils retirent la toile, la lumière des lunes glisse sur une lame étrange : terne, inerte, comme morte. Ils la posent au sol et y déposent quelques gouttes d’un élixir bleuté.

Kael désigne les prisonniers.

« Amenez-les. Un à un. »

Un premier homme est traîné de force. Ses yeux roulent de terreur. Kael incline la tête.

« Prends-la. »

L’homme saisit la lame, tremblant. Il tente de l’élever. Le métal reste froid, sans éclat. Les Lyskaïrs l’agrippent aussitôt et le rejettent dans la foule comme un sac vide.

Un second. Une femme cette fois. Ses lèvres murmurent une prière à Floranthys. La lame demeure inerte. Elle est jetée à genoux, enchaînée.

Un troisième. Un quatrième. Tous échouent.

La foule comprend. Les cœurs s’emballent. Chaque nouvel échec alourdit le silence.

Kael reste de glace tout au long du processus.

« Continuez. Jusqu’au dernier. »

Les Lyskaïrs tirent brutalement un autre captif.

Valyan. bras liés, cheveux collés de sueur et de cendre. Nëlwyn, plus loin, tente de crier, mais un soldat la frappe au ventre pour la réduire au silence.

Kael penche la tête, intrigué par ce jeune visage. Il n’y a ni peur ni bravade dans ses yeux, seulement une résistance muette.

« Prends-la. »

Les chaînes sont desserrées. La Lame-Aura est poussée contre ses mains. Le métal semble vibrer à son contact.

Un souffle parcourt l’air. Les Lyskaïrs reculent d’un pas.

La fiole de Valyan, cachée sous sa tunique, pulse furieusement. Ses doigts se referment malgré lui sur la garde.

Kael murmure, presque pour lui-même :

« Montre-toi, harmoniste. »

Alors, d’un seul coup, la lame s’embrase. Non pas de feu noir, mais d’une clarté bleue, pâle, chantante, comme une flamme vivante. L’éclat illumine les visages terrifiés, repousse l’ombre d’un cercle de lumière.

Un silence absolu tombe. Puis le rugissement de Kael brise l’atmosphère :

« Te voici donc, Aura double ! »

La foule recule. Les chaînes s’entrechoquent. Les Lyskaïrs poussent un cri guttural d’un seul élan.

Kael fixe Valyan, ses yeux argentés brûlant d’une lueur de convoitise.

« Ton sang… celui qui manque pour réveiller l’Originel. »

La clameur des Lyskaïrs s’éteint soudain.

Kael descend les marches éventrées menant à l’entrée du Hyëra et s’avance vers Valyan. Sa silhouette noire se dresse devant lui, imposante, la fiole battant contre sa poitrine à chaque pas.

Il s’arrête à quelques pas du garçon. La lumière bleue qui vibre autour de la Lame-Aura éclaire son visage blafard. Ses yeux argentés accrochent ceux de Valyan, et le monde semble disparaître autour d’eux.

« Ton nom ? » demande Kael, la voix grave, sans détour.

Le jeune homme serre la garde de la lame, les mains tremblantes.

« Valyan… » souffle-t-il, comme s’il osait pour la première fois se nommer devant la mort.

Kael répète, comme pour goûter chaque syllabe :

« Valyan. »

Un mince sourire étire ses lèvres.

« Tu es la clef mon garçon. »

Valyan secoue la tête, la gorge serrée.

« Je ne suis rien de ce que tu clames. »

Kael incline la tête, amusé.

« Ce monde t’a choisi. »

Il lève alors sa main vers le ciel ténébreux. Sa fiole noire s’embrase de l’intérieur, veines rougeoyantes qui se déploient comme un réseau vivant. Une arme surgit de l’ombre, forgée d’Obscaryon, une Lame-Aura sombre, étincelante de flammes rouges.

Kael recule d’un pas, lève son arme vers Valyan.

« Montre-leur. Montre-moi. Défends-toi, tues-moi, sauves ton peuple. »

La lame sombre fend l’air.

Valyan pare en pur réflexe. L’impact résonne comme un tonnerre : lames bleue et rouge s’entrechoquent, projetant des éclairs d’énergie. La foule se couvre les yeux.

Valyan vacille, chaque muscle tendu, le souffle court. Ses doigts veulent lâcher, mais sa fiole pulse violemment, comme pour lui insuffler de la force.

Il crie, le cœur battant :

« Je ne suis pas le jouet de ton ambition putride ! »

Il frappe à son tour. La lumière bleue s’élance de sa lame, pure, claire, projetant Kael de quelques pas en arrière.

Un silence pétrifie la foule. Même les Lyskaïrs reculent, abasourdis.

Kael se redresse lentement. Sur son visage, ni colère, ni honte. Seulement une lueur glaciale… et une certitude.

« Oui… C’est bien toi. L’Originel ne renaîtra qu’avec ton sang. »

Valyan tremble, la lame encore levée, les jambes ancrées dans la terre prêt à riposter. Ses yeux croisent ceux de Nëlwyn, enchaînée plus loin, son cri muet déchirant l’air.

Kael plante soudain sa Lame-Aura sombre dans le sol, la pointe tournée vers la pierre. Sa fiole pulse violemment, et il appose la paume de son autre main contre son torse. Les veines rougeoyantes se déploient sous sa peau.

Un mot gronde, guttural :

« Fractyros. »

Le sol s’ouvre d’un craquement terrible. Une fissure rouge incandescent se propage comme un éclair sous les pieds de Valyan. La terre se soulève, puis s’effondre. Le garçon vacille, déséquilibré, ses genoux frappent la pierre.

Kael avance d’un pas lourd. En un geste, il arrache sa lame du sol et la balance d’un revers. L’acier noir frappe celle de Valyan avec une telle violence que l’arme lui échappe des mains et retombe, inerte, à quelques pas.

Valyan chancelle, tente de se relever, mais Kael s’approche et, d’un coup de poing colossal, l’écrase au sol. La pierre se fend sous l’impact, la poussière s’élève autour d’eux.

Kael se penche, son visage tout près du sien, ses yeux argentés brûlant d’un feu froid.

« Tu es encore bien faible. »

Valyan serre les dents, la respiration coupée.

« Je… je n’ai pas peur de toi. »

Kael esquisse un sourire glacé.

« Non… mais bientôt… tu auras peur de ce que tu deviendras. »

Il se redresse, laisse Valyan à terre, désarmé, la poitrine secouée par le souffle court. Autour d’eux, la foule reste muette, pétrifiée.

Kael se redresse, la Lame-Aura sombre encore vibrante de flammes rouges. Valyan gît au sol, désarmé, le souffle coupé, ses doigts tendus vers son épée éteinte.

« Emmenez-le, » ordonne Kael d’une voix glaciale.

Les Lyskaïrs s’avancent, chaînes en main. Leurs yeux vides fixent Valyan comme une proie déjà brisée.

Alors, un souffle clair fend l’air. Un éclat bleuté jaillit du flanc de l’esplanade, comme si une étoile s’était effondrée au milieu de la nuit. Les Lyskaïrs reculent, aveuglés.

Une silhouette encapuchonnée bondit hors de la lumière : Orwyn.

Sa lame chante d’une lueur d’argent, traçant un arc qui repousse les ombres. Chaque coup projette une onde qui fait reculer les Lyskaïrs par dizaines.

« Debout, Valyan ! » tonne sa voix.

Valyan, sonné, se redresse tant bien que mal. Orwyn lui tend une main ferme. Le garçon l’agrippe, et la chaleur de cette poigne lui rend un souffle qu’il croyait perdu.

« Prends ta fiole, écoute-la, et cours ! »

Kael, furieux, lève sa lame noire. Sa fiole pulse si fort que l’air vibre autour de lui en ondes ténébreuses.

Orwyn brandit son arme à son tour, le regard sévère.

Un choc d’énergies éclate quand les deux Lames-Aura s’entrechoquent, rouge contre bleu. Le sol tremble, des éclairs zèbrent la nuit, le Hyëra brisé gémit comme s’il se souvenait de la bataille d’Asmat.

Valyan titube vers sa fiole tombée au sol et dans un sursaut, il la saisit de nouveau.

« Par ici ! » crie Orwyn, repoussant d’un revers une vague de Lyskaïrs.

Ils s’élancent tous deux dans la confusion, dévalant les racines éventrées, fendant la foule enchaînée. Des chaînes claquent dans le vide, des mains cherchent à les retenir, mais la clarté bleue d’Orwyn ouvre un passage, faisant fuir les Corgors.

Derrière eux, Kael rugit, sa voix résonnant dans toute la vallée :

« Il reviendra vers moi ! »

Les paroles roulent comme un serment. Mais déjà, Valyan et Orwyn disparaissent dans la nuit, vers les collines brumeuses et le brouillard qui scelle la frontière avec Noctalis.

Non loin de là dans les plaines de Solhyën, les racines s’éloignent, laissent place à une étendue marécageuse où l’eau stagne, lourde et noire.

Les Lyskaïrs traînent leurs proies dans la boue, les chaînes d’ombre serrées autour de leurs poignets. Selmira trébuche et tombe à genoux, éclaboussant ses joues de vase.

Kara serre les dents, le front en sang, mais se relève avec une dignité farouche.

Erynd, muet, suit sans résister, ses yeux perdus dans un horizon invisible.

Ils arrivent devant la mare. Sa surface ondule faiblement, comme si elle respirait. Une odeur métallique, insupportable, emplit l’air.

Alors, une silhouette se détache des ombres.

Un garçon se tient déjà là, immobile, entouré de soldats d’Obscaryon. Sa fiole dorée pend à son cou, mais elle est tordue de veines rouges et noires, comme infectée. Ses yeux, autrefois clairs, sont désormais ternes et métalliques.

« … Soren ? » souffle Selmira, incrédule.

Kara s’immobilise, le cœur battant. Elle tente de s’avancer, mais les chaînes la retiennent.

« Soren ! Qu’est-ce que tu fais là ? Reviens vers nous ! »

Le garçon lève la tête. Ses lèvres esquissent un sourire, mais il n’a plus rien de chaleureux.

Erynd, les yeux fixés sur l’eau, murmure d’un ton absent :

« Il a suivi l’ombre… Elle ne le lâchera plus désormais. »

Soren s’avance d’un pas.

Le reflet des lunes éclaire ses traits, et le contraste arrache un frisson glacé à Kara. Ce n’est plus l’ami qu’elle connaissait. Sa main se tend, et déjà une Lame-Aura sombre jaillit, une lame fumante, noire veinée de rouge. Les Lyskaïrs s’inclinent, comme devant un maître.

« Plongez-les, » ordonne-t-il d’une voix basse.

Les soldats tirent brusquement Kara, Selmira et Erynd jusqu’à la berge. Selmira hurle, ses ongles grattant la boue. Kara résiste de toutes ses forces, mais ses bras liés l’empêchent de lutter. Erynd reste figé, les yeux écarquillés, comme fasciné par l’eau noire.

Soren les observe sans trembler.

Selmira croise son regard une dernière fois.

« Soren… s’il te reste une part de lumière… arrête ça ! »

Un éclat traverse un instant ses pupilles, comme une hésitation. Mais il détourne les yeux.

Alors, les Lyskaïrs les précipitent dans la mare. L’eau glaciale se referme sur eux. Des bulles éclatent à la surface. Les fioles pendues à leurs cous s’embrasent d’éclats sombres, aspirées par l’Obscaryon. Des lueurs noires jaillissent, s’enroulent autour de leurs corps. Leurs cris résonnent une dernière fois, puis se muent en un silence oppressant.

Quand la surface redevient lisse, Kara, Selmira et Erynd se redressent lentement et surgissent lentement des eaux maudites.

Leurs yeux brillent d’un éclat rouge sombre. Leurs fioles sont noires, fissurées de flammes écarlates. Et dans leurs mains, comme par instinct guerrier, chacun serre déjà une Lame-Aura obscure, forgée par la corruption, comme un brouillard enflammé, dense et coupant comme un rasoir.

Sur la rive, Soren sourit enfin.