Solhyën
Chapter 03
Nëlwyn
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« Le dernier alchimiste sera à la fois clarté et ténèbres. Il portera en lui la lumière des cinq et l’ombre du néant. Il sera la fin de tout ce qui existe, ou l’aube sublime qui s’élève. »
Dans la vallée de Lysorah, au cœur d’un cirque naturel cerné de collines douces, s’étend le Champ des Fioles. Un tapis végétal profond, comme tissé de mousse et de racines, recouvre cette étendue sacrée. Sur cette mer verte, des milliers de fioles en forme de graines spiralées émergent lentement du sol. Elles sont faites d’un verre racinaire, presque vivant, transparent, veiné de filaments verts lumineux. Chacune pulse doucement comme un cœur ancien, vibrant à l’approche du moindre pas.
Le rite approche en cette nuit magnifiée par les deux lunes. Le ciel étoilé se révèle derrière les branches et les feuillages, accompagné par les lampions et bougies géantes disposées çà et là dans les ruelles et les champs.
La grande fête de la croissance célèbre chaque saison nouvelle et atteint son apogée cette année, car plusieurs jeunes de différents villages atteignent l’âge du passage.
Dans le hameau de Liorën niche une petite bâtisse perchée sur les hauteurs d’une sole rieur. Un arbre bien plus large et plus solide que ses congénères mais dont les branches tombent également comme une cascade vivace.
A l’intérieur de ce charmant logis, Maëron se tient face au miroir du salon, et peigne délicatement sa longue barbe. Un fait suffisamment rare pour être signalé. Il porte une tunique de lin brut aux coutures renforcées par des fibres végétales, couleur miel, et par-dessus, une veste à manches courtes tissée de lichen séché et de soie d’écorce. Sur son épaule droite, un motif brodé représente une feuille spiralée, le symbole de la transmission.
« Tu es prêt mon cher Père ? »
Valyan descend les escaliers en colimaçon tournoyant autour du tronc millénaire. Sa silhouette élancée contraste avec l’aspect massif de l’arbre. Il porte une tunique blanche à col ouvert, ceinturée par un lien de cuir souple. Les manches sont retroussées aux avant-bras, laissant deviner une musculature discrète mais bien dessinée par le travail aux champs.
Des symboles végétaux ont été délicatement peints à l’encre d’argile noir sur le tissu blanc de sa chemise, comme autant de vœux de prospérité.
Ses boucles blondes, épaisses et indisciplinées, tombent en cascade sur sa nuque et encadrent un visage dont la douceur n’empêche pas la détermination.
Ses yeux, d’un vert lumineux, semblent refléter les champs de Solhyën eux-mêmes.
Il est à la fois anxieux et excité par cette grande étape qui le verra enfin reconnu par ses pairs comme un Solhynéen à part entière. Non pas qu’il soit rejeté par ses congénères mais lui-même ne s’est pas toujours senti à sa place.
Il veut ancrer ses racines ici. C’est sa terre joyeuse, son petit paradis que pour rien au monde il ne souhaite quitter.
« Oui c’est tout bonnement parfait ! En avant !» s’écrie Maëron, bombant le torse en se contemplant dans le miroir une dernière fois d’un air satisfait et goguenard.
Avant de partir il dépose devant sa porte un pain de racine douce et un bouquet de bourgeons d’éclairement, offrandes solhynéennes pour conjurer le sort et bénir les pas du destin. Il n’a pas dit à Valyan qu’il était ému. Il n’a pas dit qu’il avait mal dormi. Mais il a serré un peu plus fort l’épaule du jeune homme au moment de passer la porte.
Plus loin, sur le péron d’une cabane ronde à l’allure de tournesol, Nëlwyn rit de bon cœur, encerclée par ses cousines qui insistent pour tresser dans ses cheveux de longues tiges d’edelmys, les fleurs des promesses. Son regard cherche Valyan au bout du chemin qui n’apparaît toujours pas.
« Il va arriver ne t’impatiente pas, et ne bouge pas trop si tu ne veux pas ressembler à un oiseau fou » ordonne gentiment Gerika sa sœur ainée.
Recueilli il y a quelques années par leur oncle et leur tante, les deux filles se chamaillent souvent mais jamais plus que de raison. Un lien indéfectible les unis depuis la perte de leurs parents lors des inondations terribles que Solhyën a connu il y a quelques années. Rien n’explique encore ce tragique évènement, les sages restent sans réponse.
Mais Valyan était là.
Elle n’avait que huit ans.
Mais cette nuit-là, Nëlwyn se rappelle chaque détail, à jamais figé dans sa mémoire :
Le ciel, d’abord. Noir comme l’encre, sans étoile ni lune. Une obscurité inhabituelle, presque vivante, soutenu par les battements de l’obscurité.
Le vent soufflait d’une manière étrange. Ni fort. Ni brutal. Mais sinistre, par onde régulière. Comme un murmure entre les branches, chaotique et sans fin, chuchotant des choses qu’aucun enfant ne devrait entendre.
Nëlwyn était blottie contre sa mère, dans un lit aux draps encore tièdes, quand les premiers grondements ont retenti. Un son grave, souterrain. Comme si la terre gémissait. Puis, un silence si complet que même les lucioles s’étaient éteintes.
Puis, soudain, l’eau.
Partout.
Comme une bête sauvage dévalant les collines.
Elle se souvient de la main de son père, ferme, puissante, l’arrachant du lit. Elle se souvient des cris au dehors. Des lumières qui vacillaient. Du sol qui tremblait sous ses pieds nus.
La maison s’est remplie en quelques instants. Elle a senti l’eau glacée grimper à ses genoux, puis à sa taille. Le souffle court. Les battements de son cœur dans ses tempes. La main de sa sœur agrippée à la sienne.
Son père les a hissées sur le toit. Elle s’en souvient comme d’un dernier acte d’amour. Une main levée, un regard résolu. Puis le courant l’a emporté.
Elle ne se souvient pas du reste. Seulement du froid. Et de la lumière qui filtrait à travers l’eau boueuse, comme si le ciel voulait dire adieu.
Quand elle a rouvert les yeux, Valyan était là, debout sur une barque de fortune faite de branchage enchevêtrés. Le vent tournoyait autour de lui. Ses vêtements collaient à sa peau. Ses cheveux blonds, lourds de pluie, lui tombaient dans les yeux. Et il fixait l’eau, comme s’il l’écoutait.
Ses doigts tremblaient mais il tendit les bras le plus possible et agrippa de toutes ses forces les deux sœurs, l’une après l’autre.
Nëlwyn sentit la pression disparaître autour d’elle. Elle reprenait son souffle. Gerika toussait. Une force invisible les tirait. Lentement. Doucement. Jusqu’à ce qu’elles touchent l’embarcation. Jusqu’à ce qu’elles soient en sécurité.
Nëlwyn se souvient juste de Valyan qui les débarqua saine et sauve sur la terre ferme avant de s’évanouir de nouveau.
Il était assis, seul, grelottant, les vêtements trempés. Silencieux. Et dans ses yeux, il n’y avait pas de triomphe. Pas de larmes. Juste un poids invisible. Comme s’il portait quelque chose qu’il ne comprenait pas encore.
« Le voilà ! »
Enfin leurs yeux se croisent au détour du sentier, une chaleur familière traverse l’air comme un battement de cœur invisible.
Autour d’eux, les enfants d’autres villages arrivent en procession, accompagnés de leurs familles, guidés par les doyens. Tous se dirigent vers la vallée, drapés de lin naturel, les mains pleines d’herbes sacrées, et le visage rayonnant de crainte et d’espérance.
Le Champ des Fioles les attend. Silencieux. Vivant.
Bientôt, chacun s’avancera seul. La terre décidera.