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Chapter 10

The Collapse

L'effondrement

The Last Harmonist · Alex Sega

Solhyën s’effondre.

Nëlwyn tente de rejoindre son aimé, mais une vague de ténèbres la sépare de lui.

Elle crie, tend les bras, mais ne peut plus avancer. Gerika la retient de justesse. Leur regard croise celui de Valyan une dernière fois, désespoir et amour mêlés.

Le sol vibre, puis se met à saigner. Les racines du Hyëra, jadis gorgées de sève claire, exsudent un liquide noir et rouge qui ronge l’herbe à son contact. Le parfum de fleurs et de miel cède à une odeur métallique, fétide. Solhyën se couvre du voile d’Ordren.

Les Lyskaïrs frappent sans relâche, leurs yeux vides reflétant la lumière rouge des Corgors. Là où ils passent, les villageois perdent toute volonté, leurs fioles s’assombrissent, et leurs voix s’éteignent dans leur gorge.

Nëlwyn est arrachée à Gerika qui disparaît dans la mêlée, engloutie par les cris.

Valyan tente d’avancer, mais des mains glacées l’agrippent et l’écrasent contre le sol. Ses doigts se crispent autour de sa fiole, qu’il cache sous son manteau. Elle bat sauvagement comme un cœur étranger.

Le Hyëra primaire n’est plus qu’une carcasse déchiquetée. Ses branches millénaires, noircies et éventrées, pendent comme des membres brisés. Autour de ses racines calcinées, les Lyskaïrs rassemblent les survivants de Solhyën.

Hommes, femmes, enfants, tous sont traînés, liés par des chaînes d’ombre qui se resserrent à chaque tentative de rébellion. Leurs fioles pendent mollement à leurs cous, ternies, vidées de leur éclat. Des vieillards chutent, aussitôt relevés par les serres implacables des soldats d’Obscaryon. Les cris se muent en gémissements étouffés.

La grande esplanade où se célèbre autrefois le rite résonne maintenant du bruit métallique des chaînes et des pas martelés. Le peuple entier, accroupi, tête baissée, forme un océan d’ombres écrasées.

Soudain, un souffle glacé descend de la cime éventrée du Hyëra. Les torches s’éteignent une à une, comme soufflées par une main invisible. Les deux lunes se voilent d’un nuage noir, et l’air se fait lourd, suffocant.

Les Lyskaïrs s’arrêtent net, comme mus par un seul ordre silencieux. Tous tournent leur regard vers le balcon brisé de la salle du Conseil, désormais béante.

Le voici qui apparaît.

Seul, au sommet, surplombant la contrée.

Une silhouette encapuchonnée s’avance, lentement, le pas régulier, chaque mouvement résonnant comme un coup de glas. Sa cape, rapiécée de lambeaux de tissus arrachés aux champs conquis, flotte comme un spectre derrière lui.

On aperçoit distinctement ses yeux : deux fentes argentées, cerclées d’ombre, dont la lumière vacille comme une braise prête à s’éteindre. À son cou bat une fiole noire, veinée de rouge incandescent, palpitation d’un cœur malade. Chaque battement fait vibrer l’air autour de lui, comme si le monde respirait d’un écho malfaisant.

Le silence est total. Même les enfants, tétanisés, ne pleurent plus.

Sa voix, grave et profonde, roule sur l’assemblée comme un tonnerre :

« L’harmonie ainsi s’éteindra. Voyez ce qu’engendrent vos illusions de paix. Croire à l’équilibre ? Tout n’est qu’oubli. Tout s’efface. Mais moi… je serais la mémoire éternelle et vivante de votre peuple. »

Son regard balaie la foule agenouillée. Puis il désigne le Hyëra éventré derrière lui.

« Ce que vos racines ont bâti, je le consumerai. Ce que vos fioles ont nourri, je le retournerai contre vous. Et ce qui naît de vos cendres… sera mon empire. »

Un frisson parcourt la foule. Certains ferment les yeux, d’autres se prosternent.

Alors un mouvement brusque attire l’attention : Dame Lirën se dresse encore, courageuse, blessée mais debout, le regard flamboyant de défi.

« Tu ne détruiras jamais le souvenir de Solhyën. »

Un murmure d’espoir court dans la foule.

Kael la fixe un instant dans le plus grand des calmes, incline la tête de côté comme pour faire mine d’avoir entendu sa complainte, comme convaincu par cet élan de bravoure.

Lentement, il pose ses deux mains sur la fiole contre sa poitrine. Le verre noir s’illumine de nervures rougeoyantes. Le sol vibre, l’air se tord comme sous une chaleur insoutenable.

Il prononce un mot. Un seul.

« Seryth. »

Une flamme noire jaillit de ses mains. L’éclat frappe Dame Lirën de plein fouet. Son cri meurt aussitôt : son corps se désintègre en une pluie de cendres qui se disperse dans le vent, ne laissant derrière elle qu’une ombre sur la pierre.

La foule se fige. Certains s’effondrent, d’autres se prosternent, tétanisés.

Kael abaisse lentement les mains, et sa fiole pulse encore, plus fort, repue de la vie qu’il vient de prendre.

Un silence de mort s’abat.

« Voilà le prix de la désobéissance. »

Les Lyskaïrs forcent les prisonniers à se relever, les traînent jusqu’au pied de l’esplanade. Les chaînes raclent la pierre. Des dizaines d’hommes et de femmes s’entassent devant le Hyëra éventré, le visage marqué de terre et de sang.

Kael avance lentement jusqu’au bord du balcon. Sa fiole pulse toujours, rythme rouge et noir dominant la nuit.

« L’harmonie va mourir. » dit-il d’une voix froide.
« Un nouvel ordre va renaître. L’héritier de ce monde se trouve parmi vous. Je l’ai senti. De son sang et sa chair viendra le souffle de vie. Il m’offrira ce renouveau. »

D’un geste sec, il ordonne.

Deux Lyskaïrs sortent des ombres, portant une arme drapée d’un tissu noir. Quand ils retirent la toile, la lumière des lunes glisse sur une lame étrange : terne, inerte, comme morte. Ils la posent au sol et y déposent quelques gouttes d’un élixir bleuté.

Kael désigne les prisonniers.

« Amenez-les. Un à un. »

Un premier homme est traîné de force. Ses yeux roulent de terreur. Kael incline la tête.

« Prends-la. »

L’homme saisit la lame, tremblant. Il tente de l’élever. Le métal reste froid, sans éclat. Les Lyskaïrs l’agrippent aussitôt et le rejettent dans la foule comme un sac vide.

Un second. Une femme cette fois. Ses lèvres murmurent une prière à Floranthys. La lame demeure inerte. Elle est jetée à genoux, enchaînée.

Un troisième. Un quatrième. Tous échouent.

La foule comprend. Les cœurs s’emballent. Chaque nouvel échec alourdit le silence.

Kael reste de glace tout au long du processus.

« Continuez. Jusqu’au dernier. »

Les Lyskaïrs tirent brutalement un autre captif.

Valyan. bras liés, cheveux collés de sueur et de cendre. Nëlwyn, plus loin, tente de crier, mais un soldat la frappe au ventre pour la réduire au silence.

Kael penche la tête, intrigué par ce jeune visage. Il n’y a ni peur ni bravade dans ses yeux, seulement une résistance muette.

« Prends-la. »

Les chaînes sont desserrées. La Lame-Aura est poussée contre ses mains. Le métal semble vibrer à son contact.

Un souffle parcourt l’air. Les Lyskaïrs reculent d’un pas.

La fiole de Valyan, cachée sous sa tunique, pulse furieusement. Ses doigts se referment malgré lui sur la garde.

Kael murmure, presque pour lui-même :

« Montre-toi, harmoniste. »

Alors, d’un seul coup, la lame s’embrase. Non pas de feu noir, mais d’une clarté bleue, pâle, chantante, comme une flamme vivante. L’éclat illumine les visages terrifiés, repousse l’ombre d’un cercle de lumière.

Un silence absolu tombe. Puis le rugissement de Kael brise l’atmosphère :

« Te voici donc, Aura double ! »

La foule recule. Les chaînes s’entrechoquent. Les Lyskaïrs poussent un cri guttural d’un seul élan.

Kael fixe Valyan, ses yeux argentés brûlant d’une lueur de convoitise.

« Ton sang… celui qui manque pour réveiller l’Originel. »

La clameur des Lyskaïrs s’éteint soudain.

Kael descend les marches éventrées menant à l’entrée du Hyëra et s’avance vers Valyan. Sa silhouette noire se dresse devant lui, imposante, la fiole battant contre sa poitrine à chaque pas.

Il s’arrête à quelques pas du garçon. La lumière bleue qui vibre autour de la Lame-Aura éclaire son visage blafard. Ses yeux argentés accrochent ceux de Valyan, et le monde semble disparaître autour d’eux.

« Ton nom ? » demande Kael, la voix grave, sans détour.

Le jeune homme serre la garde de la lame, les mains tremblantes.

« Valyan… » souffle-t-il, comme s’il osait pour la première fois se nommer devant la mort.

Kael répète, comme pour goûter chaque syllabe :

« Valyan. »

Un mince sourire étire ses lèvres.

« Tu es la clef mon garçon. »

Valyan secoue la tête, la gorge serrée.

« Je ne suis rien de ce que tu clames. »

Kael incline la tête, amusé.

« Ce monde t’a choisi. »

Il lève alors sa main vers le ciel ténébreux. Sa fiole noire s’embrase de l’intérieur, veines rougeoyantes qui se déploient comme un réseau vivant. Une arme surgit de l’ombre, forgée d’Obscaryon, une Lame-Aura sombre, étincelante de flammes rouges.

Kael recule d’un pas, lève son arme vers Valyan.

« Montre-leur. Montre-moi. Défends-toi, tues-moi, sauves ton peuple. »

La lame sombre fend l’air.

Valyan pare en pur réflexe. L’impact résonne comme un tonnerre : lames bleue et rouge s’entrechoquent, projetant des éclairs d’énergie. La foule se couvre les yeux.

Valyan vacille, chaque muscle tendu, le souffle court. Ses doigts veulent lâcher, mais sa fiole pulse violemment, comme pour lui insuffler de la force.

Il crie, le cœur battant :

« Je ne suis pas le jouet de ton ambition putride ! »

Il frappe à son tour. La lumière bleue s’élance de sa lame, pure, claire, projetant Kael de quelques pas en arrière.

Un silence pétrifie la foule. Même les Lyskaïrs reculent, abasourdis.

Kael se redresse lentement. Sur son visage, ni colère, ni honte. Seulement une lueur glaciale… et une certitude.

« Oui… C’est bien toi. L’Originel ne renaîtra qu’avec ton sang. »

Valyan tremble, la lame encore levée, les jambes ancrées dans la terre prêt à riposter. Ses yeux croisent ceux de Nëlwyn, enchaînée plus loin, son cri muet déchirant l’air.

Kael plante soudain sa Lame-Aura sombre dans le sol, la pointe tournée vers la pierre. Sa fiole pulse violemment, et il appose la paume de son autre main contre son torse. Les veines rougeoyantes se déploient sous sa peau.

Un mot gronde, guttural :

« Fractyros. »

Le sol s’ouvre d’un craquement terrible. Une fissure rouge incandescent se propage comme un éclair sous les pieds de Valyan. La terre se soulève, puis s’effondre. Le garçon vacille, déséquilibré, ses genoux frappent la pierre.

Kael avance d’un pas lourd. En un geste, il arrache sa lame du sol et la balance d’un revers. L’acier noir frappe celle de Valyan avec une telle violence que l’arme lui échappe des mains et retombe, inerte, à quelques pas.

Valyan chancelle, tente de se relever, mais Kael s’approche et, d’un coup de poing colossal, l’écrase au sol. La pierre se fend sous l’impact, la poussière s’élève autour d’eux.

Kael se penche, son visage tout près du sien, ses yeux argentés brûlant d’un feu froid.

« Tu es encore bien faible. »

Valyan serre les dents, la respiration coupée.

« Je… je n’ai pas peur de toi. »

Kael esquisse un sourire glacé.

« Non… mais bientôt… tu auras peur de ce que tu deviendras. »

Il se redresse, laisse Valyan à terre, désarmé, la poitrine secouée par le souffle court. Autour d’eux, la foule reste muette, pétrifiée.

Kael se redresse, la Lame-Aura sombre encore vibrante de flammes rouges. Valyan gît au sol, désarmé, le souffle coupé, ses doigts tendus vers son épée éteinte.

« Emmenez-le, » ordonne Kael d’une voix glaciale.

Les Lyskaïrs s’avancent, chaînes en main. Leurs yeux vides fixent Valyan comme une proie déjà brisée.

Alors, un souffle clair fend l’air. Un éclat bleuté jaillit du flanc de l’esplanade, comme si une étoile s’était effondrée au milieu de la nuit. Les Lyskaïrs reculent, aveuglés.

Une silhouette encapuchonnée bondit hors de la lumière : Orwyn.

Sa lame chante d’une lueur d’argent, traçant un arc qui repousse les ombres. Chaque coup projette une onde qui fait reculer les Lyskaïrs par dizaines.

« Debout, Valyan ! » tonne sa voix.

Valyan, sonné, se redresse tant bien que mal. Orwyn lui tend une main ferme. Le garçon l’agrippe, et la chaleur de cette poigne lui rend un souffle qu’il croyait perdu.

« Prends ta fiole, écoute-la, et cours ! »

Kael, furieux, lève sa lame noire. Sa fiole pulse si fort que l’air vibre autour de lui en ondes ténébreuses.

Orwyn brandit son arme à son tour, le regard sévère.

Un choc d’énergies éclate quand les deux Lames-Aura s’entrechoquent, rouge contre bleu. Le sol tremble, des éclairs zèbrent la nuit, le Hyëra brisé gémit comme s’il se souvenait de la bataille d’Asmat.

Valyan titube vers sa fiole tombée au sol et dans un sursaut, il la saisit de nouveau.

« Par ici ! » crie Orwyn, repoussant d’un revers une vague de Lyskaïrs.

Ils s’élancent tous deux dans la confusion, dévalant les racines éventrées, fendant la foule enchaînée. Des chaînes claquent dans le vide, des mains cherchent à les retenir, mais la clarté bleue d’Orwyn ouvre un passage, faisant fuir les Corgors.

Derrière eux, Kael rugit, sa voix résonnant dans toute la vallée :

« Il reviendra vers moi ! »

Les paroles roulent comme un serment. Mais déjà, Valyan et Orwyn disparaissent dans la nuit, vers les collines brumeuses et le brouillard qui scelle la frontière avec Noctalis.

Non loin de là dans les plaines de Solhyën, les racines s’éloignent, laissent place à une étendue marécageuse où l’eau stagne, lourde et noire.

Les Lyskaïrs traînent leurs proies dans la boue, les chaînes d’ombre serrées autour de leurs poignets. Selmira trébuche et tombe à genoux, éclaboussant ses joues de vase.

Kara serre les dents, le front en sang, mais se relève avec une dignité farouche.

Erynd, muet, suit sans résister, ses yeux perdus dans un horizon invisible.

Ils arrivent devant la mare. Sa surface ondule faiblement, comme si elle respirait. Une odeur métallique, insupportable, emplit l’air.

Alors, une silhouette se détache des ombres.

Un garçon se tient déjà là, immobile, entouré de soldats d’Obscaryon. Sa fiole dorée pend à son cou, mais elle est tordue de veines rouges et noires, comme infectée. Ses yeux, autrefois clairs, sont désormais ternes et métalliques.

« … Soren ? » souffle Selmira, incrédule.

Kara s’immobilise, le cœur battant. Elle tente de s’avancer, mais les chaînes la retiennent.

« Soren ! Qu’est-ce que tu fais là ? Reviens vers nous ! »

Le garçon lève la tête. Ses lèvres esquissent un sourire, mais il n’a plus rien de chaleureux.

Erynd, les yeux fixés sur l’eau, murmure d’un ton absent :

« Il a suivi l’ombre… Elle ne le lâchera plus désormais. »

Soren s’avance d’un pas.

Le reflet des lunes éclaire ses traits, et le contraste arrache un frisson glacé à Kara. Ce n’est plus l’ami qu’elle connaissait. Sa main se tend, et déjà une Lame-Aura sombre jaillit, une lame fumante, noire veinée de rouge. Les Lyskaïrs s’inclinent, comme devant un maître.

« Plongez-les, » ordonne-t-il d’une voix basse.

Les soldats tirent brusquement Kara, Selmira et Erynd jusqu’à la berge. Selmira hurle, ses ongles grattant la boue. Kara résiste de toutes ses forces, mais ses bras liés l’empêchent de lutter. Erynd reste figé, les yeux écarquillés, comme fasciné par l’eau noire.

Soren les observe sans trembler.

Selmira croise son regard une dernière fois.

« Soren… s’il te reste une part de lumière… arrête ça ! »

Un éclat traverse un instant ses pupilles, comme une hésitation. Mais il détourne les yeux.

Alors, les Lyskaïrs les précipitent dans la mare. L’eau glaciale se referme sur eux. Des bulles éclatent à la surface. Les fioles pendues à leurs cous s’embrasent d’éclats sombres, aspirées par l’Obscaryon. Des lueurs noires jaillissent, s’enroulent autour de leurs corps. Leurs cris résonnent une dernière fois, puis se muent en un silence oppressant.

Quand la surface redevient lisse, Kara, Selmira et Erynd se redressent lentement et surgissent lentement des eaux maudites.

Leurs yeux brillent d’un éclat rouge sombre. Leurs fioles sont noires, fissurées de flammes écarlates. Et dans leurs mains, comme par instinct guerrier, chacun serre déjà une Lame-Aura obscure, forgée par la corruption, comme un brouillard enflammé, dense et coupant comme un rasoir.

Sur la rive, Soren sourit enfin.