Solhyën
Chapter 06
The Day of the Hyëra
Le jour du Hyëra
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Au lendemain, à l’heure du petit déjeuner, l’odeur gourmande du pain chaud et des herbes aromatiques guide les apprentis vers les cuisines du Hyëra.
En sortant du dortoir, un petit escalier en colimaçon descend le long du tronc vers les niveaux inférieurs.
Là, au pied de l’arbre, se trouve une vaste pièce circulaire où crépite un feu de bois.
Un grand four en pierre est encastré entre deux racines, et dégage une chaleur enveloppante. Autour d’une grande table robuste, dont les pieds semblent naturellement sortir du sol, polie par des générations de repas, plusieurs apprentis rient et s’affairent.
On reconnaît Maëron et plusieurs vieux maîtres herboristes à la barbe grise, occupés à préparer une soupe aux herbes dans un chaudron suspendu au-dessus du feu.
Des paniers de pain doré sont posés un peu partout, répandant un parfum rassurant de levain.
Sur les étagères vivantes, qui ne sont autres que des ramifications du tronc, pendent des ustensiles de cuivre et des pots en terre cuite. Des casseroles oscillent légèrement accrochées aux lianes du plafond, et un mortier en pierre est posé dans une cavité, rempli de feuilles broyées.
La scène est chaleureuse : on entend le brouhaha joyeux de Kara qui taquine un apprenti plus jeune en lui passant un bol fumant, tandis que Valyan aide à trancher de fines herbes avec un couteau d’argent.
Chaque recoin de la cuisine semble animé. Une racine remue une louche en bois dans une marmite, et un chat tigré paresse au coin du feu, ronronnant au rythme des crépitements.
Un peu plus haut dans le Hyëra, nichée dans une vaste excroissance du tronc, se cache la bibliothèque.
Les murs ici sont formés de racines gigantesques qui s’entrecroisent pour dessiner des étagères naturelles.
Sous la lueur vacillante des bougies, on voit des rangées de parchemins anciens glissés entre l’écorce et de vieux grimoires alignés sur des champignons plats faisant office de tablettes.
De petites fioles de verre contenant des encres colorées et des herbes séchées sont insérées çà et là dans les anfractuosités du bois, comme des joyaux dans une couronne.
L’air sent la cire fondue et la poussière d’archives.
Au centre, assise derrière un pupitre noueux formé par les racines, Dame Lirën veille en silence.
Drapée dans une robe vert sombre, elle tourne les pages d’un manuscrit relié de cuir, relevant à peine la tête lorsque Selmira et Erynd entrent sur la pointe des pieds.
Aucun bruit ne trouble ce sanctuaire hormis le léger crépitement d’une chandelle et le frémissement des feuilles de parchemin qu’un courant d’air feuillette délicatement.
La bibliothèque tout entière semble douée de conscience : lorsque Valyan s’approche d’une étagère, une racine descend doucement, présentant à ses yeux un livre dont le titre l’intrigue.
Un sourire étonné éclaire son visage pendant qu’il saisit l’ouvrage offert.
Non loin, Erynd effleure du bout des doigts l’écorce murale incrustée de symboles anciens ; il jurerait sentir sous sa paume un lent pouls, écho du cœur du Hyëra qui bat quelque part dans les hauteurs de l’arbre.
Plus tard, deux des apprentis s’aventurent au-delà des zones familières.
Selmira a entraîné Valyan dans un couloir obscur s’enfonçant entre des racines énormes, un passage rarement emprunté qui descend en pente douce sous le Hyëra.
Les galeries mystérieuses du grand arbre n’ont pas fini de nourrir les rumeurs : certains prétendent qu’elles mènent à des cavernes secrètes ou à des salles oubliées.
Les deux amis avancent prudemment, la main de Selmira posée sur l’écorce vivante comme pour s’orienter.
Autour d’eux, la lumière faiblit. Seules quelques mousses luisantes sur les parois leur permettent de distinguer le chemin. L’air y est plus frais, chargé d’une odeur de terre humide.
Des champignons bleuâtres accrochées aux murs diffusent une lueur fantomatique sur leur passage.
Chaque pas de Selmira et Valyan résonne étrangement, comme si l’arbre lui-même chuchotait en écho.
Plus ils progressent, plus l’air se fait frais et chargé d’une odeur de terre humide. Des dessins oubliés apparaissent par endroits à même le bois, d’anciennes figures gravées que personne n’a entretenues depuis des lustres, désormais en partie recouvertes par l’écorce vivante. Valyan ressent une présence ancienne dans ces tunnels.
Valyan pose la main contre la paroi pour garder son équilibre.
« On devrait peut-être faire demi-tour… » chuchote-t-il, sa voix étouffée par l’épaisseur du tronc.
Selmira, le cœur battant d’excitation mêlée d’inquiétude, hésite.
Soudain, un gémissement profond résonne plus loin dans l’obscurité. Un son long et plaintif que le bois porte jusqu’à eux. Difficile de savoir s’il s’agit d’une racine qui craque ou de tout autre chose.
Les deux apprentis se figent, retenant leur souffle. Un écho leur revient, comme un murmure incompréhensible qui les enveloppe un instant, suivi d’un courant d’air glacé s’engouffrant dans le couloir et faisant vaciller les lueurs bleutées des champignons.
Selmira et Valyan échangent un regard alarmé.
D’un même geste, ils rebroussent chemin, filant presque à l’aveuglette pour fuir ce lieu oppressant. Leur course effrénée ne s’arrête que lorsqu’ils retrouvent la chaleur rassurante des sections fréquentées du Hyëra. Essoufflés, ils éclatent alors d’un rire nerveux en se promettant de ne plus jamais s’aventurer seuls dans ces galeries mystérieuses.
Le soir venu, tout le monde se retrouve autour de la grande table du réfectoire, qui n’est autre que la cuisine principale du Hyëra aménagée pour les repas communs.
L’ambiance est animée, les bols de soupe circulent, le pain encore tiède passe de mains en mains, et les rires fusent facilement.
Selmira, fidèle à sa malice, entreprend de raconter une histoire drôle sur Maëron et un sanglier farceur qu’il aurait poursuivi en vain dans la forêt.
Avec des gestes théâtraux, elle imite le vieux maître en train de courir, sa longue tunique de lin retroussée jusqu’aux genoux.
Les apprentis éclatent de rire en l’écoutant.
Kara secoue la tête, mi-amusée mi-réprobatrice, tandis que Tyrian pouffe dans son bol.
Une voix douce et absente élève un propos inattendu:
« Et si le sanglier l’avait mené exprès hors du sentier, pour le prévenir de quelque chose… »
C’est Erynd qui vient de parler, les yeux perdus dans le vague.
Un silence surpris accueille sa phrase mystérieuse.
Ses mots étranges glissent dans l’air comme un courant froid, et un léger frisson parcourt l’assemblée. Un instant, plus personne ne bouge, les sourires suspendus.
Valyan dévisage Erynd, cherchant à comprendre s’il plaisante ou s’il songe à autre chose.
Puis Selmira éclate de rire pour détendre l’atmosphère :
« Ha ! Ton imagination deviendra légendaire, Erynd… On devrait te nommer premier poète alchimiste du Hyëra ! »
Les autres rient de nouveau, un peu soulagés. L’ambiance redevient légère tandis qu’Erynd, impassible, repose sa cuillère. Personne ne sait vraiment d’où lui viennent ces idées, mais tous comprennent qu’il voit le monde avec des yeux différents.
Un peu plus tard dans la nuit, le dortoir du Hyëra retrouve son calme.
Les apprentis sont censés dormir, blottis dans leurs couchettes de bois vivant.
Cependant, sous une couverture épaisse au coin du dortoir, deux silhouettes chuchotent encore à voix basse.
Lyssa et Selmira, toutes deux censées sommeiller, échangent des confidences dans le secret de la pénombre. Leurs visages rapprochés brillent faiblement à la lueur d’un champignon luminescent posé non loin en guise de veilleuse.
Lyssa a les joues roses d’avoir trop ri des facéties de Selmira…mais également des quelques pensées charmantes qui accompagnent ces rires.
« Tyrian est tellement gentil… » souffle-t-elle dans un murmure à peine audible.
Selmira, les yeux pétillants de malice dans le noir, pouffe discrètement :
« Oh, je vois… Tu trouves Tyrian très à ton goût, n’est-ce pas ? »
Lyssa cache son visage derrière ses mains, gênée mais souriante :
« Arrête… Tu vas réveiller tout le monde. »
Son regard dérive malgré elle vers l’autre côté du dortoir, où l’ombre allongée de Tyrian se devine sur un lit.
Selmira, qui ne peut s’empêcher de la taquiner, chuchote tout près de son oreille :
« Ne t’en fais pas, il dort comme une souche. »
De l’autre côté de la pièce pourtant, Tyrian garde les yeux ouverts, fixant le plafond où dansent les lueurs des lucioles.
Il n’a perdu ni une miette ni un murmure de leur conversation. En entendant son nom et le ton affectueux de Lyssa, un sourire tendre se dessine sur ses lèvres dans l’obscurité.
Le lendemain, Maëron réserve aux apprentis une activité particulière.
Profitant d’une fraîche matinée, il les réunit dans la clairière au pied du Hyëra, là où certaines galeries vivantes de l’arbre débouchent sur l’extérieur.
Devant lui, un énorme ballot de racines médicinales fraîchement récoltées attend, ficelé de lianes. Les racines, épaisses et tordues, luisent encore de rosée et exhalent un parfum piquant de terre et de menthe.
Ce sont des racines de guérison de Solhyën, précieuses et un peu capricieuses.
« Aujourd’hui rien de magique, annonce Maëron de sa voix posée, vous allez travailler en équipe. »
D’un geste, il désigne le fardeau végétal.
« Il faut transporter ces racines jusqu’à l’entrepôt sous la colline. Je veux deux binômes et un trio. Débrouillez-vous pour que tout arrive intact… et ensemble. »
Un petit brouhaha accueille ces mots : les apprentis échangent des regards excités ou inquiets.
Transporter un tel poids à travers une galerie du Hyëra, un tunnel partiellement vivant qui monte et descend, ne sera pas une mince affaire.
Rapidement, les groupes se forment selon les affinités… ou selon l’initiative brusque de certains.
Kara et Soren se saisissent aussitôt d’une extrémité du ballot, chacun de son côté. Tous deux sont robustes et déterminés, et ils se jaugent du regard en soulevant la charge.
« Par ici, suis mon rythme, » dit Kara en commençant à avancer.
Soren renifle et répond du tac au tac :
« C’est toi qui suis le mien. »
Ils s’engagent dans la galerie en pente, le lourd fagot de racines sur les épaules, mais très vite leurs pas se désaccordent.
Soren tente de prendre les devants, forçant Kara à accélérer, tandis que Kara ajuste sa prise pour orienter le passage dans un virage, obligeant Soren à pivoter.
« Attends, pas si vite… » souffle Kara en serrant les dents.
« Ne ralentis pas ou on va… » commence Soren.
À cet instant, le duo rigide manque de peu de coincer le ballot contre une paroi : la galerie vivante, sensible à leur cacophonie intérieure, réagit en faisant légèrement bouger le sol moussu sous leurs pieds. Ils vacillent et s’arrêtent juste avant la catastrophe.
Kara fusille Soren du regard : il tire trop, elle pousse trop, bref, chacun veut diriger l’opération. Ils prennent une seconde pour respirer et repartent, cette fois en silence, essayant tant bien que mal d’accorder leurs pas.
Leurs tempéraments de leaders s’entrechoquent, ils progressent lentement, chaque petit déséquilibre donnant lieu à un grognement de l’un ou à un soupir exaspéré de l’autre.
Il est clair que la coopération n’est pas innée chez eux, mais ni Kara ni Soren ne veut lâcher prise le premier.
Derrière ce duo tumultueux, un autre binôme s’est formé de façon plus surprenante : Selmira et Erynd soulèvent ensemble la seconde portion du ballot, beaucoup plus modeste en taille.
Erynd, l’air absent comme souvent, cale l’énorme racine sur son épaule sans un mot, tandis que Selmira trottine à l’arrière pour équilibrer en portant l’autre extrémité.
Au début, ils avancent d’un pas hésitant. Erynd est dans ses pensées et Selmira peine à anticiper ses mouvements.
« Hum, Erynd… plus à gauche… non l’autre gauche… » souffle-t-elle en riant doucement alors qu’une racine pendante menace de les fouetter.
Le garçon cligne des yeux et ajuste son pas sans protester. Un silence règne, seulement troublé par leurs pas feutrés sur la mousse.
Selmira décide alors d’alléger l’atmosphère :
« Tu sais ce que je me dis ? » chuchote-t-elle entre deux efforts. « Ces racines doivent bien rigoler de nous voir faire… On dirait deux fourmis essayant de traîner une branche ! »
Erynd tourne la tête vers elle, surpris, puis un petit rire inattendu lui échappe, rare et sincère.
Selmira rayonne, fière d’arracher un sourire à ce camarade d’ordinaire si réservé.
Étrangement, à mesure qu’ils rient, leur coordination s’améliore : ils avancent d’un bon pas, légers malgré le fardeau, trouvant un équilibre naturel.
L’improbable duo fonctionne sans même y penser.
Chaque fois qu’une racine les déséquilibre, Selmira ajuste sa prise avec agilité pendant qu’Erynd, apaisé, accompagne le mouvement en douceur.
Ensemble, ils traversent la galerie vivante presque sans effort, comme si le Hyëra lui-même les aidait en rendant le sol plus souple sous leurs pieds.
Pendant ce temps, le trio formé par Tyrian, Lyssa et Valyan s’occupe du plus gros du chargement.
Le tronc principal du ballot, noueux et particulièrement lourd. À trois, ils entourent la masse sinueuse : Tyrian et Valyan la soulèvent chacun d’un côté, muscles bandés, tandis que Lyssa soutient l’avant en guidant la direction.
Dès les premiers mètres, on sent une complicité naturelle dans ce trio.
« Un, deux… hop ! » lance Lyssa en cadence.
Au signal, Tyrian et Valyan hissent ensemble la charge, avançant d’un pas synchronisé. Leurs mouvements sont fluides, presque instinctifs.
Valyan, plus grand, ajuste sa foulée pour s’aligner sur celle de Tyrian sans qu’un mot ne soit échangé, et Tyrian cale sa respiration sur celle de son ami.
Lyssa, concentrée, les fait tourner délicatement lorsqu’un coude de la galerie approche :
« Attention à droite… voilà… parfait. »
Sa voix douce et encourageante maintient le rythme. Le sol de la galerie vivante se soulève par endroits, formant de petites marches que leurs pieds franchissent en même temps.
On les entend même fredonner, presque inconsciemment, un petit air de marche appris enfant.
C’est Lyssa qui a commencé à chantonner, et les garçons ont suivi du bout des lèvres.
Ce trio harmonieux avance sans accroc : lorsqu’une racine du plafond se balance sur leur passage, Valyan l’écarte d’un coup d’épaule et Tyrian penche légèrement la charge du côté opposé pour éviter l’obstacle, tandis que Lyssa baisse la tête au bon moment.
En les voyant faire, Maëron hoche la tête avec satisfaction ; leur coopération est exemplaire, comme trois branches d’une même rive se pliant ensemble sous l’effet du vent.
Bientôt, Tyrian, Lyssa et Valyan émergent de la galerie à la lumière du jour, déposant le lourd fagot à l’endroit désigné dans un soupir commun. Leurs visages sont rougis par l’effort, mais ils éclatent de rire en même temps, ravis d’y être parvenus.
« On forme une bonne équipe, » s’exclame Tyrian en tapant dans la main de Valyan.
« La meilleure, » ajoute Lyssa avec un grand sourire, essuyant une mèche de cheveux collée sur son front.
Au terme de cet exercice, chaque apprenti aura compris que le Hyëra leur enseignait quelque chose en silence.
À travers couloirs et racines, ils ont dû accorder leurs pas et leurs souffles. Certains s’y sont essayés dans la douleur ou l’entêtement, d’autres dans le rire et l’amitié.
Sous le regard fier de Maëron, ils réalisent peu à peu que l’entraide est aussi une forme de magie ancienne, tout aussi puissante que leurs élixirs.
Le jour touche à sa fin lorsque le groupe rentre au Hyëra.
Le succès de l’exercice d’entraide a réjoui tout le monde… ou presque.
En traversant le hall d’entrée tapissé de mousse, Soren ne peut s’empêcher de jeter un regard noir en direction de Valyan, qui marche devant avec Lyssa et Tyrian.
Une petite flamme de jalousie ou d’inquiétude danse dans ses yeux.
Profitant que Kara soit à ses côtés en train de s’étirer l’épaule, Soren murmure entre ses dents :
« Tu as vu comment Valyan se met toujours en avant ? On dirait qu’il attire les situations étranges… et les ennuis avec. »
Kara se fige et le dévisage. Elle comprend le sous-entendu, c’est plus fort que Soren, il suspecte Valyan d’être la cause de choses anormales, comme les phénomènes entrevus récemment.
Kara, loyale envers Valyan, qu’elle considère comme un frère d’armes, rabroue Soren sans même hausser le ton :
« Arrête, Soren. Valyan n’attire pas les ennuis, il fait de son mieux, comme nous tous. »
Soren serre la mâchoire, pas convaincu. Il insiste, à voix basse mais acerbe :
« Tu te souviens de ce qui s’est passé au lac ce matin ? Et ce son bizarre dans les galeries ? Ça apparait toujours autour de lui… »
Kara plante son regard clair dans celui de Soren et réplique fermement :
« Valyan n’y est pour rien. Ces choses-là nous dépassent tous, alors ne cherche pas de faux coupable. »
Sur ces mots, elle tourne les talons, coupant court à la discussion avant qu’elle ne dégénère.
Soren, frustré, frappe du poing contre la rambarde en bois vivant qui borde le couloir. La rambarde réagit par un léger sursaut, comme si le Hyëra lui-même désapprouvait ce coup de colère.
Surpris, Soren retire sa main et constate que ses poings se sont refermés presque malgré lui sur sa propre fiole qui pend à son cou. Le contact du verre de l’élixir contre sa paume le calme un peu. Il regarde Kara s’éloigner rejoindre Valyan plus loin et pousse un soupir mêlé d’exaspération et de doute.
Non loin de là, à l’entrée du dortoir, Tyrian et Lyssa discutent à voix basse en rangeant quelques outils qu’ils avaient empruntés pour l’exercice.
Ils échangent des sourires complices, revenant sur l’exercice de l’après-midi.
Tyrian effleure l’épaule de Lyssa en rigolant de bon cœur, et elle répond en posant la sienne contre lui un bref instant.
Cette proximité n’échappe pas à Selmira qui passe par là, les bras chargés de petits sacs de toiles vides. La jeune fille espiègle hausse un sourcil avec un sourire entendu. Elle s’approche d’eux et lance à la cantonade :
« On dirait que ce transport de racines a soudé des cœurs, pas seulement des bras ! »
Lyssa rougit immédiatement et Tyrian, pris au dépourvu, bredouille : « Oh, on… on aime beaucoup travailler ensemble… ».
Selmira éclate de rire et lève les mains en signe d’innocence :
« Bien sûr, bien sûr, “travailler ensemble”… »
Elle ponctue sa phrase d’un clin d’œil malicieux qui fait sourire Lyssa malgré elle.
D’un ton plus doux, presque maternel, Selmira ajoute:
« Je vous taquine. C’est beau de vous voir heureux tous les deux. Ça fait du bien après cette drôle de journée, non ? »
Lyssa acquiesce avec un petit sourire reconnaissant, tandis que Tyrian passe une main derrière sa nuque, encore un peu embarrassé mais clairement satisfait qu’on ait remarqué leur entente.
La bonne humeur de Selmira dissipe les malaises : en quelques mots, elle a allégé l’atmosphère naissante autour du trio. Pourtant, tandis qu’elle s’éloigne en trottinant vers le dortoir, Selmira fronce légèrement les sourcils. Elle sent bien qu’il se passe des choses qu’elle ne comprend pas entièrement. Mais plutôt que de s’y attarder, elle choisit de continuer à répandre sa joie pour tenir ces préoccupations à distance.
À l’écart, adossé contre le grand pilier de sève solidifiée qui traverse le hall, Erynd observe silencieusement ces scènes. Il a tout vu : le murmure de Soren à Kara, le rapprochement de Tyrian et Lyssa, l’intermède joyeux de Selmira. Ses yeux gris semblent regarder au-delà, perdus dans la danse des particules de poussière illuminées par les dernières lueurs du jour. Personne ne sait vraiment à quoi il pense.
Soudain, Erynd se redresse et pose une main à plat sur le tronc du Hyëra, juste là où une fine fissure courre dans l’écorce intérieure.
Il ferme les paupières comme pour écouter. Un frisson parcourt son visage et il prononce tout bas une phrase étrange :
« Les racines pleurent la nuit. »
Ses mots tombent dans le silence naissant du crépuscule.
Valyan, qui passait près de lui, s’arrête net.
Lyssa et Tyrian se figent également, échangeant un regard perplexe. Selmira, qui revenait vers eux, sent un froid glisser le long de son dos en entendant cette phrase. Kara et Soren, un peu plus loin, interrompent leur marche, saisis d’effroi sans savoir pourquoi.
Un lourd silence s’installe autour d’Erynd. Ces quelques mots, murmurés d’une voix presque absente, résonnent étrangement sous la voûte de l’arbre. On croirait un oracle sorti de sa bouche sans qu’il en ait conscience.
Pendant un instant, le groupe entier demeure figé, le cœur serré par une inquiétude sourde.
Personne ne comprend vraiment la signification. Une métaphore ? Une prémonition ? Ou simplement le fruit de l’imagination d’Erynd ?
Ce dernier rouvre les yeux et remarque tous les regards braqués sur lui. Il baisse la tête et s’excuse presque imperceptiblement, avant de se détourner pour disparaître dans l’ombre du couloir. Les apprentis restent subjugués.
Les mots d’Erynd continuent de planer dans l’air bien après qu’il soit parti, semant dans chaque esprit une graine de peur ou de mystère.
Le Hyëra lui-même craque doucement dans ses fondations, comme pour confirmer d’un soupir que, oui, quelque chose le fait souffrir dans le silence de la nuit.
Cette nuit-là, une quiétude fragile tombe sur le Hyëra. Épuisés par leurs apprentissages et leurs émotions, les jeunes résonants gagnent un à un le dortoir niché dans le tronc.
Chacun rejoint sa couchette de bois vivant, bercé par les bruissements réguliers de l’arbre. L’ambiance est douce. Le chant lointain des grillons de la vallée monte jusqu’aux fenêtres entrebâillées.
Dans la pénombre, les esprits demeurent pourtant agités par des questions sans réponses. Le confort du Hyëra les enveloppe peu à peu : la sève qui coule dans les murs diffuse une chaleur légère, et la respiration de l’arbre, presque imperceptible, les invite à trouver le repos.
Allongé sur son lit, Soren tente de dormir, en vain.
Il serre contre lui sa fiole de verre sombre, ses poings crispés autour du cordon de cuir qui la retient.
On devine à la raideur de ses épaules qu’il rumine encore ses doutes et ses colères de la journée. Finalement, épuisé, il finit par sombrer, la fiole toujours enserrée fermement comme une promesse qu’il refuse de lâcher même dans ses rêves.
Non loin de là, Valyan s’est déjà assoupi, mais son sommeil est agité. Ses paupières closes tremblent sur des visions indescriptibles.
Dans ses rêves, une lumière dorée vacille puis est engloutie par une ombre épaisse.
Il murmure quelques mots indistincts et tourne la tête, prisonnier de ce songe étrange où se mêlent espoir lumineux et menace obscure.
Sur le lit voisin, Lyssa veille encore un instant. La jeune fille observe en silence le visage paisible de Tyrian, qui s’est endormi après avoir chuchoté avec elle quelques mots rassurants.
Dans la semi-obscurité, elle ose un « bonne nuit » presque inaudible à l’adresse de Tyrian, même s’il dort déjà profondément. Comme en écho, le jeune homme esquisse un léger sourire dans son sommeil, comme s’il avait entendu au travers de ses rêves la douce voix de Lyssa.
Selmira, blottie de l’autre côté, dort à poings fermés. On voit encore sur ses lèvres l’ombre d’un sourire, sans doute rêve-t-elle d’une farce réussie ou d’un festin sucré.
Kara s’est installée près de la porte, fidèle à son habitude de protectrice : avant de fermer les yeux, elle a jeté un coup d’œil circulaire pour s’assurer que tout le monde allait bien. Maintenant, son souffle régulier indique qu’elle aussi est partie au pays des songes, son devoir accompli.
Seul Erynd reste éveillé plus longtemps, les yeux ouverts fixant le plafond où les lucioles dessinent des constellations imaginaires. Il écoute le silence, attentif aux moindres gémissements du bois. Mais cette nuit, le Hyëra demeure tranquille. Rassuré autant qu’on peut l’être, Erynd finit par fermer les paupières à son tour.
Dans l’obscurité paisible, le Hyëra grince doucement, émettant de temps à autre un craquement sonore de vieille charpente vivante.
Est-ce le bois qui travaille ou l’arbre qui soupire ? Nul ne saurait le dire. On dirait qu’il écoute leurs songes, veillant paternellement sur chacun de ses enfants.
Ses racines profondément ancrées dans la terre vibrent à l’unisson des respirations endormies.
La grande écorce protège ces précieux rêveurs de la nuit et des inquiétudes au-dehors. Et tandis que la lune de Solhyën poursuit sa course, une paix relative règne à l’intérieur du géant de bois. Le Hyëra veille, immuable et bienveillant, gardien de leurs secrets jusqu’à l’aube prochaine.