← Elix / The First Camp
All Chapters

Chapter 17

The First Camp

Le premier campement

~11 min read · 2 513 words

Le voile de Noctalis est déjà loin derrière eux, réduit à une brume argentée qui se confond avec l’horizon. Ils ont quitté la cité au petit matin avec le maximum de provisions.

Devant s’étend une vaste plaine, couverte d’herbes hautes qui ploient sous le vent du soir. Le soleil s’efface derrière des nuages bas, et des nuées d’oiseaux noirs s’élèvent parfois, comme si la terre elle-même voulait s’enfuir.

Orwyn s’arrête au bord d’un talus.

« Nous passerons la nuit ici. »

Keryn, capitaine de Ferrant, ôte son heaume cabossé. Son visage est carré, buriné, marqué de cicatrices qui traversent sa joue et son front. Une barbe poivre et sel couvre son menton large. Son corps massif, épaules larges et taille imposante, se dresse comme une tour. Même assis, il semble dominer les autres. Il parle peu, mais son silence est celui d’un homme habitué à commander.

À ses côtés, Teyra, la forgeronne, pose son marteau contre une pierre. Grande, robuste, son dos voûté par les années de forge, elle a la peau tannée et les bras constellés de brûlures anciennes. Ses cheveux roux, noués en tresse serrée, révèlent un visage osseux, des yeux gris perçants. Ses gestes sont secs, précis, comme ses paroles.

Un peu à l’écart, Lyssandra de Glasmir s’assied, enveloppée de ses voiles translucides qui semblent flotter d’eux-mêmes. Fine et élancée, elle a des traits délicats, presque effacés, mais ses yeux d’un bleu changeant brillent comme des miroirs vivants. Ses cheveux argentés tombent en cascade sur ses épaules, accentuant son allure éthérée. Elle sourit parfois mystérieusement vers l’horizon, comme si elle possédait le don de voir au-delà du présent.

Non loin, Dorian taille un morceau de bois avec sa dague. Plus petit et nerveux, son corps sec contraste avec la souplesse de ses mains. Ses cheveux noirs tombent en mèches épaisses sur un visage anguleux, ses lèvres fines souvent tordues en un demi-sourire moqueur. Ses yeux sombres, enfoncés, reflètent un mélange de méfiance et d’amusement cruel.

Serayn, guérisseuse de Lysanë est une femme de haute taille, élancée. Ses joues creuses et ses yeux cernés révèlent un certain épuisement, mais ses iris d’un vert tendre brûlent d’une ferveur intacte. Ses longs cheveux blonds, épars et ternis, encadrent un visage noble malgré sa fragilité. Ses mains tremblent, mais quand elle parle, sa voix reste douce et assurée.

En face d’elle, Baelor garde le silence. Grand et mince, ses traits durs sont striés par la colère qui l’habite. Une veine sombre serpente sur sa tempe et descend jusqu’à son cou. Ses yeux, d’un gris trouble, semblent parfois absorber la lumière du feu. Ses lèvres gercées esquissent un sourire mince, carnassier. Sa posture souple, presque féline, dégage une menace contenue.

Dans l’ombre, Silme, le Noctalin, se tient à demi effacé. Sa peau est translucide, presque laiteuse, révélant les veinules argentées sous la surface. De taille moyenne, très mince, ses mouvements sont d’une fluidité presque irréelle. Ses yeux opalins, sans pupilles, fixent Valyan sans ciller. Il ne parle pas, mais ses regards pèsent comme des jugements.

Au bord du cercle, le Luthien trotte doucement. Sa fourrure dorée miroite, et sa taille, celle d’un petit renard gracile, semble minuscule face aux guerriers. Ses yeux malicieux se posent sur chacun, et quand il chante, un son cristallin adoucit l’air, apaisant les disputes.

Valyan serre sa fiole contre lui. Plus jeune et plus frêle que la plupart, il paraît parfaitement en décalage parmi ces figures imposantes. Ses boucles blondes, emmêlées par la marche, retombent sur son front. Ses yeux verts, trop grands pour son visage encore juvénile, trahissent sa peur autant que sa volonté.

Les guerriers déposent leurs sacs, les mages allument de petites flammes pâles. Keryn, debout, observe l’horizon, méfiant.

Lyssandra s’installe près du feu et trace des signes dans l’air, lisant les reflets des flammes.

« Le voile n’a pas menti. Mais les ombres déjà nous suivent. »
« Assez de vos énigmes, mage. » gronde Keryn. « Si nous voulons survivre, il nous faudra des épées, pas des prophéties. »

Dorian rit sèchement.

« Alors garde ton épée bien polie, capitaine, car ce garçon n’en a jamais manié une. »

Il désigne Valyan, assis un peu à l’écart, serrant sa fiole entre ses doigts.

Baelor, accroupi, jette un regard trouble au Luthien qui trotte silencieusement autour du feu.

« Même cette créature doute. Elle attend de voir si tu échoueras. »

Serayn s’emporte, ses traits fatigués soudain enflammés.

« Assez ! Sans lui, il n’y a plus d’espoir pour Lysanë, ni pour aucune contrée. Voulez-vous que Kael triomphe sans avoir à lever la moindre lame contrer nous ? »

Les voix s’élèvent, s’entrechoquent. Ferrant contre Glasmir, Lysanë contre Ferrant, même les Noctalins silencieux semblent troubler l’air de leur présence muette.

Orwyn ne dit rien. Il observe Valyan.

La fiole, suspendue à son cou, se met à vibrer doucement. Une lueur rouge et bleue pulse à l’intérieur, comme un souffle. Valyan retient son souffle.

Il ferme les yeux. La vibration n’est pas un bruit, mais une direction. Une traction subtile, comme si quelque chose au loin l’appelait.

Le Luthien se fige, ses oreilles dressées. Puis il incline la tête vers l’est, là où la plaine s’ouvre sur une ligne de montagnes sombres. Son chant cristallin s’élève, se mêlant à la résonance de la fiole.

Valyan murmure :

« Là-bas… »

Les querelles cessent. Tous se tournent vers lui. Ses mains tremblent, mais sa voix reste ferme.

« La fiole résonne. Elle m’appelle vers l’est. »

Un silence suit. Le vent agite calmement les flammes du petit brasier qu’ils viennent d’allumer, et chacun peu soudain lire dans les yeux des autres ses propres doutes.

Au lendemain, la compagnie marche déjà depuis des heures dans les forêts voilées de Noctalis. Les arbres sont si hauts qu’on n’en distingue pas la cime ; leurs troncs translucides laissent passer des lueurs argentées comme si des âmes y étaient prisonnières. Parfois, une branche craque et se brise en poussière lumineuse, aussitôt emportée par le vent.

La compagnie avance en silence, chacun jetant des regards aux ombres mouvantes qui glissent entre les troncs. Le Luthien les guide, ses pas légers ouvrant de petites fleurs blanches sur la mousse.

Enfin, la forêt s’ouvre.

Une clairière immense s’étend, couverte d’herbes pâles balayées par une brise glacée.

Au centre, une cuvette profonde abrite un bassin de brume argentée. La surface pulse doucement, comme le souffle d’une créature endormie.

Valyan s’arrête. Sa fiole bat si fort contre sa poitrine qu’il a l’impression qu’elle va se briser.

« C’est ici… » murmure-t-il.

Le Luthien s’avance au bord du bassin. Il incline la tête et pousse un chant cristallin. La brume s’anime aussitôt, ondulant comme une mer agitée.

Orwyn pose sa main sur l’épaule de Valyan.

« Le fragment de Noctalis dort en ce lieu. Mais il ne s’offrira qu’à toi. Tu dois entrer dans le voile. »

Valyan a la gorge asséchée par l’effroi. Tous les regards sont fixés sur lui. Keryn serre les bras, sceptique. Lyssandra incline doucement la tête, comme pour l’encourager. Baelor sourit d’un air mauvais.

Valyan s’avance. La brume l’enveloppe, glaciale. Elle colle à sa peau, l’attire vers le sol. Bientôt, il disparaît entièrement dans le bassin.

Un silence lourd tombe sur la clairière. Puis un cri résonne.

De la brume surgit une silhouette sombre. Un second Valyan. Son reflet noirci, ses yeux vides, sa fiole luisant d’une lumière pourpre. Dans ses mains, une lame surgit : une Lame-Aura d’ombre, épaisse et tranchante comme une nuit solidifiée.

Le véritable Valyan, prisonnier du voile, lutte contre l’air étouffant. Mais aux yeux de la compagnie, le duel est bien réel : deux Valyan se font face.

« Par Elarys… » souffle Serayn.

Le double frappe le premier. Sa Lame-Aura siffle, heurtant le sol dans une gerbe d’étincelles. Valyan roule sur le côté, trébuche, manque d’être transpercé. La terre se fend sous les coups.

Keryn dégaine aussitôt sa lame ferrante et bondit en avant.

« En formation ! Protégeons-le ! »

Mais son épée traverse l’air sans résistance, comme s’il frappait du vide.

Teyra empoigne son marteau, l’abat sur le reflet noirci. Le choc fait trembler le sol, mais l’ombre ne cède pas. Son rire glacé résonne dans la clairière.

« Rien ne peut l’atteindre… » souffle Dorian, livide.

Serayn s’avance, sa fiole serrée entre ses mains tremblantes.

« Lumière d’Aurélys, éclaire-le ! »

Une lueur jaillit, mais se disperse aussitôt, avalée par la brume.

Lyssandra ferme les yeux, ses voiles s’embrasant d’éclats bleutés.

« C’est son ombre… son propre reflet. Personne ne peut se battre à sa place. »

Baelor ricane dans l’ombre, les bras croisés.

« Alors il est déjà mort. »

Valyan, prisonnier du voile, sent son souffle lui manquer. Chaque fois que la lame sombre s’abat, il encaisse ses propres doutes, ses propres faiblesses. Son reflet murmure à travers ses coups :

« Tu n’es pas l’élu. Tu n’as pas su sauver Solhyën. Tu ne sauveras personne. »

Valyan tombe à genoux. Sa main tremble sur sa fiole. Les mots refusent de franchir sa gorge.

Keryn hurle, frappant encore, comme pour arracher Valyan à la mort. Teyra pousse un rugissement, son marteau cognant rageusement le sol. Serayn prie à voix basse, les larmes aux yeux.

Mais les compagnons reculent, impuissants.

« S’il échoue, il nous entraîne tous ! » gronde Keryn.

Ou alors il prouve qu’il n’était qu’un imposteur… » ricane Baelor.

Alors, un chant s’élève. Le Luthien, dressé au bord du bassin, chante d’une voix cristalline. Le son traverse la brume, et la fiole pulse en écho.

Valyan ferme les yeux. Il sent la chaleur de la fiole se répandre dans son bras, jusqu’à sa main. Une clarté bleutée envahit ses doigts.

Il murmure :

« Soliris… »

La fiole éclate de lumière. Une lame jaillit de sa main, pure, argentée, vibrante comme une étoile. La première Lame-Aura claire.

Un éclat aveuglant illumine la clairière. Le double recule, aveuglé. Valyan se relève, pousse un cri, et abat sa lame sur son reflet.

L’ombre se fend en deux, éclate en volutes de brume et disparaît.

Alors, au centre du bassin, quelque chose prend forme : une sphère argentée, dense comme une étoile enfermée dans la brume.

Le jeune homme avance, encore haletant, et tend la main. La sphère se déforme, s’étire en filaments de lumière et se fond dans sa fiole. Un instant, le verre pulse d’un éclat argenté intense, puis la lumière se calme, mêlée au rouge et bleu déjà présents.

Le voile s’apaise. La brume argentée qui couvrait le bassin retombe, claire et douce. Le fragment de Noctalis est rallumé.

Un silence écrase la clairière.

Tous fixent Valyan, haletant, sa Lame-Aura encore vibrante dans sa main.

Serayn tombe à genoux, en pleurs de joie. Lyssandra incline la tête avec un sourire. Teyra, fascinée, murmure :

« La Lame-Aura… elle vit encore… »

Mais Keryn serre les mâchoires, inquiet. Dorian détourne les yeux, troublé. Et Baelor sourit froidement.

Orwyn s’approche, les yeux brillants.

« Le fragment de Noctalis s’est révélé à toi. La Lame-Aura a choisi son porteur. »

Le Luthien pousse un dernier chant, doux et apaisant. La lumière s’éteint peu à peu, laissant Valyan debout au centre de la clairière, la lame encore en main.

Il n’est plus seulement un survivant.

Il est l’élu.

Autour de lui, la compagnie s’approche.

Serayn est la première à poser une main tremblante sur son épaule.

« Tu l’as fait… Maintenant je comprends. Je jure de te protéger, par ma vie s’il le faut. » lance t’elle le regard brillant de larmes d’espérance.
« Pour la première fois depuis des années, j’ai senti la lumière d’Aurélys répondre. »

Teyra s’accroupit, son marteau posé à terre. Ses yeux gris fixent la fiole avec une fascination presque enfantine.

« Une Lame-Aura claire… J’aurais juré qu’elles n’étaient que des légendes. »

Elle lui donne une tape lourde dans le dos, si brusque que Valyan manque de tomber en avant.

« Tu pourrais peut-être encore valoir quelque chose après tout, gamin. »

Keryn ne dit rien. Il croise les bras, son visage buriné fermé comme une forteresse. Mais Valyan remarque que, pour la première fois, son regard n’est pas seulement sceptique : il y a une ombre de respect.

Lyssandra s’agenouille à son tour, son voile effleurant la brume argentée.

« Tu as affronté ton reflet et tu en es revenu vivant. Peu y parviennent. Peu osent même plonger. Le Voile a choisi. »

Son sourire est doux, mais ses yeux bleutés fixent Valyan comme pour sonder ce qu’il cache encore.

Dorian, resté en arrière, lâche un éclat de rire sec.

« Ne vous enflammez pas trop. Il a vaincu une ombre, pas Kael. »

Pourtant, certains perçoivent sa main qui tremble encore sur sa dague, signe qu’il craint soudain Valyan après l’avoir moqué et dénigré.

Baelor ricane dans un souffle, mais ses yeux gris, troublés, ne quittent pas la fiole.

« Une arme pareille… J’aimerais voir ce qu’elle devient quand on l’enfonce dans l’ombre. »

Silme, le Noctalin, reste silencieux. Mais il s’incline légèrement vers Valyan, geste rare de la part d’un Voilé.

Orwyn s’approche enfin, posant son bâton à terre. Ses traits sont plus graves encore qu’à l’ordinaire.

« Le fragment est rallumé. La Lame-Aura a répondu. Le chemin sera rude. Hâtons-nous. »

Il désigne l’est, où les collines s’assombrissent déjà sous les nuages.

« Noctalis n’est que la première étape. Les autres fragments nous attendent. Alors marchons d’un pas décidé et fraternel. » poursuit t’il.

Valyan se tourne vers ses compagnons, les observant un à un.

« Merci. » dit -il, d’une voix claire, presque fragile. « Vous avez essayé de m’aider au péril de votre vie, je l’ai vu. Ce combat n’appartenait qu’à moi. Mais vous étiez là et… je vois que je peux compter sur votre protection. Je n’ai pas votre courage, ni votre expérience, je ne suis que peu de chose face à cette épreuve immense, mais je suis heureux que vous soyez à mes côtés. »

Ses mots flottent dans l’air, sincères, désarmants. Un instant, même Keryn détourne les yeux.

Puis Valyan s’accroupit. Le Luthien bondit aussitôt dans ses bras, léger comme une flamme dorée. Il le serre contre lui, son museau effleurant sa joue.

« Toi surtout… » murmure-t-il.
« Tu m’as sauvé encore une fois. Sans ton chant, je serais resté prisonnier de mes ombres. »

Il caresse sa fourrure chaude, et ajoute d’une voix douce :

« Tant que tu marcheras à mes côtés, je n’aurai plus peur de me perdre. »

Le Luthien émet un petit son cristallin, comme une note de musique suspendue, et enfouit sa tête contre la poitrine du garçon.

Le feu est allumé. Pour la première fois, autour de ce cercle d’ombres et de lumière, un semblant d’unité naît. Ils mangent en silence, mais ce silence n’est plus celui de la méfiance : il est chargé d’une énergie nouvelle.

Valyan, étendu sur le dos, regarde avec espoir les fissures du ciel entre les arbres et les étoiles qui apparaissent.

« Les ombres ne savent pas ce qu’un cœur bien entouré peut accomplir. »