Solhyën
Chapter 02
The Rite
Le rite
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Le crépuscule enveloppe Solhyën, et sous les lampions suspendus, Maëron se dresse au centre du Champ des Fioles. Son bâton frappe doucement la terre. Un souffle d’étincelles s’élève et une brume translucide se déploie derrière lui. Les enfants se serrent, silencieux.
La voix de Maëron s’élève, grave et bienveillante.
« Vous qui vivez en ces terres sublimes, sachez que le monde d’Elix est plus vaste que vous ne pourrez jamais l’imaginer. Laissez-moi vous conter cette année ce que la faune et la flore vous réserve en d’autres contrées si par hasard ou curiosité vos petits pas vous mènent un jour vers un voyage inattendu. Ici même, dans nos champs, vit le Luthien. Un petit renard doré, aux oreilles si grandes qu’elles semblent prêtes à l’emporter. Chaque pas qu’il pose fait éclore une fleur nouvelle. Et quand il chante… ses notes appellent la pluie. »
Dans la brume apparaît alors la silhouette d’un renard minuscule qui trotte, et partout derrière lui fleurissent de petites corolles lumineuses avant de disparaître. Un instant, une bruine douce caresse les joues des enfants.
La brume s’assombrit, teintée de bleu.
« Mais dans la nuit de Noctalys, là où la lumière se perd entre les arbres, vivent les Lysmènes. Petits éclats du ciel tombés dans l’ombre, fines créatures couvertes d’un duvet sombre. Elles se posent sur l’épaule des voyageurs solitaires et murmurent des chants doux pour apaiser leurs craintes. »
De minuscules feux bleutés s’accrochent à la brume, flottant comme des lucioles. Ils virevoltent autour des enfants avant de disparaître.
La voix de Maëron se fait plus basse et secrète.
« Mais attention… car dans ces forêts rôdent aussi les Nyxar. Félins immenses, au pelage si noir qu’il dévore toute clarté. Ils marchent sans bruit. Mais leurs yeux… deux braises pâles capables de figer le sang d’un seul regard. »
L’air se tend, deux flammes pâles jaillissent dans la brume, et une silhouette gigantesque se dessine. Puis Maëron referme le poing : l’ombre se dissout aussitôt.
La brume s’écoule soudain comme une rivière.
« Dans les eaux claires de Glasmir glissent les Miralies, loutres translucides, malicieuses comme des bulles vivantes. Elles jouent sans fin, se poursuivent à travers les courants. Elles libèrent les poissons des filets des pêcheurs, mais sauvent toujours les enfants qui tombent à l’eau. »
De petites formes joyeuses éclatent en bulles lumineuses qui roulent sur l’herbe.
Un ton plus grave s’impose.
« Mais plus profondes encore nagent les Ondrelles. Poissons de cristal aux nageoires fines comme des voiles. Leur chant purifie les eaux. Mais si l’on tente de les capturer, leur voix devient hurlement plaintifs… et l’eau se change en verre, emprisonnant vivants et navires. »
Un long chant résonne, cristallin. Puis la rivière figée éclate en éclats de brume.
Un vent doux soulève le pollen d’or.
« Dans les prairies de Lysëa, quand le vent danse entre les fleurs, surgissent les Éolys. Esprits légers, enfants de lumière et de pollen. Ils n’ont pas de voix, mais quand ils passent, l’air sent le miel et les herbes plient comme des vagues. Ils guident les âmes perdues. »
De petites silhouettes translucides effleurent les mèches des enfants avant de disparaître.
Mais une ombre verte s’élève aussitôt.
« Et parfois, dans ces mêmes champs, apparaissent les Émérals. Papillons aux ailes taillées dans le jade. Leur poudre soigne les blessures lorsqu’ils se posent sur l’épaule d’un ami. Mais chassez-les… et la poudre se change en poison, pétrifiant vos veines jusqu’à vous transformer en statue. »
Un papillon gigantesque aux ailes vertes se déploie dans le ciel, et une pluie d’étincelles tombe sur le public. Puis il se brise en éclats de jade qui s’évaporent aussitôt.
Le vent se lève, la brume devient lourde.
« Et dans les terres d’Ordrën, maudites entre toutes, hurlaient autrefois les Skarnes. Loups d’os et de rouille, dont les cris brisaient la pierre. »
Des ombres de loups difformes surgissent, bondissant dans le brouillard. Leur hurlement strie l’air.
Enfin, un silence immense. Maëron parle d’une voix tremblotante et maléfique.
« Mais plus terrible que tout, planait le Corgor. Oiseau noir grand comme une tour, dont les serres crachent l’acide et dont le bec fend la roche comme du bois tendre. Son ombre s’étendait toujours avant lui. Et quand elle recouvrait un village… tout bruit cessait. Pas un souffle, pas un cri. Juste le silence… avant la fin. »
L’air s’éteint d’un coup. Les lampions vacillent, les torches meurent. Une ombre titanesque s’étend sur le Champ. Un cri strident fend la nuit, puis disparaît dans le vide.
Maëron frappe la terre de son bâton. Les flammes reprennent. La brume se dissipe. Sa voix se fait de nouveau apaisante et joyeuse.
« Mais tout cela appartient au passé mes chers enfants ! Le mal est tombé pour de bon sur les terres d’Elix et sur notre belle contrée de Solhyën. Ses bêtes voraces et dangereuses se sont éteintes grâce aux derniers harmonistes que nous honorons chaque jour qui passe. Ne les oublions jamais. Ce soir, dormez tranquilles. Les Luthiens veilleront sur vos rêves. »
Les lampions s’élèvent, les familles applaudissent à tout rompre et reprennent leurs rires. Maëron, fier de son effet, salut la foule de façon théâtrale. Les enfants s’accrochent encore aux images comme à un rêve éveillé, s’agitent, se bousculent, certains imitent le cri du Corgor en riant, d’autres miment les pas du Luthien en sautillant.
La fête reprend de plus belle et la musique avec.
Tous festoient… sauf Valyan.
Il reste immobile, les yeux levés vers le ciel où s’effacent les dernières volutes de brume. Son regard s’accroche à un reste d’ombre qui tarde à disparaître. Et dans ce souffle suspendu, il croit entendre autre chose que le murmure des torches : une voix basse, indistincte, qui semble l’appeler.
Un frisson lui parcourt l’échine.
Nëlwyn l’observe, intriguée, mais elle détourne vite les yeux, comme pour chasser une pensée qu’elle n’ose pas nommer. Autour d’elle, les rires continuent.
Seul Valyan garde ce silence en lui, comme une résonance que Maëron n’a pas évoquée.
Quelques instants plus tard, les flûtes se taisent enfin pour laisser place aux tambours graves et puissants qui accompagnent la marche des jeunes élus.
Chaque pas vers le centre du champ est un adieu à l’enfance. Des centaines de fioles spiralées frémissent à peine, vibrant doucement dans le sol vivant.
La vallée bruisse d’une ferveur sacrée. L’herbe ondule avec grâce dans le souffle chaud et apaisant du soir. Les deux lunes suspendues au ciel veillent en silence sur le spectacle onirique. Les jeunes s’avancent l’un après l’autre sur la mousse vivante et veloutée qui semble réagir à leur approche, comme pour accueillir avec bienveillance un pas encore frêle et timide.
De longues tentures blanches flottent entre les arbres. Au sol, des racines peintes de motifs sacrés serpentent entre les fougères, indiquant la marche à suivre jusqu’au cœur du champ.
Tout autour, les familles des villages de Solhyën sont rassemblées sur les hauteurs naturelles formant comme un amphithéâtre végétal. Les anciens s’assoient sur des pierres moussues, les jeunes enfants sur les épaules de leurs aînés, les cœurs battants, le souffle suspendu.
Les prêtresses et sages de Solhyën, drapées de robes tissées de lichen vivant, portent sur leurs fronts des perles de lumière cueillies à la rosée. Elles guident les jeunes vers leur destin, l’un après l’autre.
Le premier à s’élancer est Leirod, un garçon robuste du village de Molhyr. Ses yeux sombres restent fixés sur l’horizon tandis que ses pieds foulent le tapis végétal. À son approche, une fiole émerge lentement du sol, spiralée, lumineuse, vibrant d’un vert doux. Il la cueille, ému, et les Sages s’approchent pour la bénir d’un chant court. On lui remet alors sa ceinture d’élixir, tressée de feuilles de lys. Il s’incline, et repart.
Puis vient Selma, une fille silencieuse au regard d’ambre. À peine s’approche-t-elle qu’une fiole bleutée s’élève, presque joyeuse. Les Sages hochent la tête. “Élanthéa” murmure l’un d’eux. Une élue de la pousse rapide. Une herboriste de demain.
Teymor, Lïra, Silas, Omber… chacun s’avance, porté par les cris joyeux de sa famille. Les fioles répondent à leur âme. Certaines brillent d’un vert tendre, d’autres d’un jaune solaire, d’un bleu apaisant ou d’un rose perlé. Un murmure de joie traverse l’assemblée à chaque passage réussi.
Puis vient Nëlwyn.
Ses pieds nus effleurent la mousse, et un frisson semble parcourir les feuillages eux-mêmes. Une fiole d’un rose clair, constellée de petites taches dorées, s’élève lentement devant elle. Quand elle la saisit, une lumière douce enveloppe son visage. Les gens applaudissent, certaines de ses cousines pleurent discrètement de joie.
Enfin, Valyan.
Il s’avance, seul. Les regards se posent sur lui avec une curiosité tendre. Fils adoptif du vieil herboriste, garçon lumineux au passé flou. Tous l’apprécient pour sa douceur et sa tendresse infinie. Tous s’attendent à un passage sans remous.
Mais alors qu’il entre dans le Champ, la mousse semble respirer sous ses pas.
Un grincement léger s’élève, comme de l’écorce qui se brise en miettes. Puis un autre.
Partout autour de lui, des fioles s’illuminent. Pas une. Pas deux. Des dizaines. Des centaines. Le champ entier entre en résonance. Les filaments verts des fioles se mettent à pulser comme un immense cœur vivant.
Les enfants retiennent leur souffle.
Les anciens froncent les sourcils.
« Il… il les réveille toutes… », souffle une prêtresse.
Puis, une fiole plus grande, torsadée, à la forme complexe, se détache. Elle est d’un verre limpide, parcourue de veines bleutées presque translucides. Elle lévite devant Valyan sans le toucher.
Il tend la main. Elle frémit.
Et c’est alors que tout bascule.
Un éclat rouge sombre envahit lentement la fiole. Le sol vibre. Les tambours cessent. Une ombre fugace passe au-dessus du champ. Le silence devient oppressant.
Le ciel se voile. Le vent se lève. Les fioles se figent, puis s’éteignent toutes d’un coup.
Un gémissement monte de la terre.
Soudain, une faille noire s’ouvre au centre du Champ, comme une plaie béante dans le cœur de la contrée. Une ombre rampante, informe, s’en échappe et fonce droit sur Valyan.
Un vieil homme encapuchonné fend alors lentement la foule.
Sa silhouette est droite malgré les ans, son pas sûr. Ses vêtements sont faits de tissus anciens, tissés d’ombre et de feuilles mortes. Nul ne semble l’avoir vu arriver.
Sans un mot, il s’avance vers l’ombre qui grandit. Il ôte vigoureusement son manteau, dévoilant une lame ancienne nouée dans son dos. Sa main droite glisse le long de son flanc, retire un petit flacon noir aux reflets rouges.
Il ouvre la fiole, y plonge deux doigts, les passe sur la lame et prononce :
« Ignérite »
Aussitôt, l’épée s’embrase.
Une flamme bleu pâle, presque translucide, court le long du métal. Elle ne brûle pas, elle chante. L’air vacille autour de la lame. Les Sages reculent, effarés. Certains enfants pleurent sans comprendre.
Le vieil homme lève son arme vers le ciel et pointe alors la flamme vers l’ombre.
« Soliris ! »
D’un coup sec et brutal il frappe alors le sol avec la pointe et un cercle de lumière jaillit vers les hauteurs. L’ombre s’arrête net, semble hurler d’un silence glacial, se tord et recule.
La lumière avance peu à peu puis recouvre les environs.
Tout redevient enfin calme. Seuls les souffles précipités des villageois encore sous le choc agitent le calme revenu.
Le vieil homme rengaine lentement sa lame, encore vibrante de lumière. Il se tourne vers Valyan, toujours figé, la fiole suspendue devant lui. Le jeune homme ne bouge pas. Il semble ailleurs, comme pétrifié de peur par ce qu’il vient d’éveiller.
Autour d’eux, les villageois sortent de leur torpeur, murmurent, reculent. Certains s’agenouillent, d’autres fuient le Champ sans comprendre. Les enfants sont ramenés dans les bras de leurs parents. Les Sages se rassemblent à la hâte.
Valyan cligne des yeux. Sa main frôle la fiole, qui se pose lentement dans sa paume. Elle pulse encore, rouge et bleue, mêlant clarté et ombre dans une étrange harmonie.
« Qui êtes-vous ? » demande-t-il au vieil homme, presque à voix basse.
Un souvenir qui veille. »
Il ne dit rien de plus. Mais ce regard, ces mots, brûlent dans la poitrine de Valyan. Le jeune garçon sent soudain ses jambes se dérober. Il agrippe sa fiole qui avait roulé non loin dans l’herbe fraîche, s’arrache à la foule et fuit en trébuchant parmi les arbres. Les voix qui l’appellent derrière lui s’éteignent vite dans le tumulte.
Il court.
Toujours plus loin.
Jusqu’à ce que ses poumons s’emplissent de feu.
Alors, au bord d’une clairière, il s’effondre contre un tronc moussu. Son souffle court, ses mains tremblantes.
Il croit être seul.
Mais bientôt, un bruissement se fait entendre dans les hautes herbes.
Deux oreilles trop grandes surgissent d’un buisson. Puis un museau doré. Le Luthien.
Valyan se fige, le cœur battant. La petite créature avance à pas lents, sans crainte, et s’assoit devant lui. Sa fourrure étincelle doucement, comme si chaque poil contenait un fragment de lumière. Ses yeux verts le fixent avec une intensité troublante.
Un instant, tout redevient paisible. Les fleurs s’ouvrent derrière les pattes du Luthien. Une corolle, puis deux, puis une traînée entière, comme une petite allée qui mène jusqu’à Valyan.
Il sourit malgré la peur.
« Tu es venu me soutenir dans le pire des moments mon ami, il faudra que je songe à te donner un prénom… »
Le Luthien pousse un cri doux, presque un chant, et le vent s’élève aussitôt. Des pétales se mettent à tournoyer autour d’eux comme des lucioles. Valyan croit entendre une promesse muette, comme si la créature voulait lui dire qu’il n’est pas seul.
Mais déjà, des voix s’élèvent derrière lui. Des torches traversent la forêt.
« Là ! Il est là ! »
Les Sages.
Valyan se lève d’un bond, mais le Luthien a déjà disparu, englouti par l’ombre des bois. Ne restent que les fleurs fanées à ses pieds, comme signe d’un espoir fragile.
Les Sages l’entourent, leurs visages graves éclairés par la lueur des flammes.
« Tu dois venir avec nous, Valyan. »
Il secoue la tête, le regard encore tourné vers l’endroit où la créature s’est enfuie.
Mais deux mains fermes se posent sur ses épaules, et bientôt il est entraîné, malgré lui, vers les sentiers qui montent jusqu’à Lysora.
Nëlwyn s’élance, le regard tremblant, tentant d’atteindre Valyan, mais Maëron la retient doucement par l’épaule.
« Laisse-le…, murmure-t-il, c’est le chemin qu’il doit suivre. »
Le vieil homme encapuchonné est là lui aussi. Toujours muet mais inquiet, il suit le cortège à quelques pas. La foule s’écarte sur son passage. Valyan jette un dernier coup d’œil à Nelwyn et lui glisse un sourire timide pour la rassurer. Mais en son cœur il ne goûte que l’effroi et le vertige du lendemain.
Le conseil de Lysora
La route vers Lysorah, la capitale, s’ouvre au nord, un sentier pavé de galets lumineux, bordé de torches en bois sculpté. Les étoiles se reflètent sur les feuilles des arbres alors que la nuit se fait plus profonde.
Et puis, au détour d’une crête boisée… elle apparaît.
Nichée dans une cuvette naturelle formée par les collines de Myraës, Lysorah s’étend, immense comme une constellation.
De loin, elle semble danser, vivace et vivante, sous la lumière des deux lunes.
Des centaines de passerelles suspendues relient les différentes parties de la cité, serpentant entre des arbres géants aux troncs creux, dans lesquels s’enroulent les bâtisses sculptées.
Les maisons, en bois vivant et pierre moussue, se fondent dans la nature. Les toits sont faits de feuillage soyeux, vibrant doucement au vent comme des vagues vertes.
Au centre s’élève le Hyëra primaire, l’arbre-monde, plus haut encore que tous les autres. Il perce la canopée et semble relier le ciel à la terre.
Ses racines dépassent les maisons et forment des arcs sous lesquels passent les enfants et quelques Riflons utilisés pour le travail des champs, ces buffles imposants à la carapace de bois.
En son sommet : la Salle des Racines, le lieu où seuls quelques sages privilégiés sont autorisés à siéger, choisis selon l’intensité et l’éclat qui émane de leur élixir.
Certains sont si brillant que leur fiole sacrée, discrètement accrochées au bout d’un fin collier, se dissimulent derrière une épaisse toge de lichen et de soie maillée.
Dans les rues de Lysorah, la population s’est éveillée. Des visages se penchent aux balcons, des lanternes s’allument une à une, et déjà les murmures se propagent comme des ruisseaux :
"Le garçon du Champ…"
"L’ombre… une Lame-Aura…"
"Un Harmoniste ? L’aura céleste ?"
La procession monte lentement vers le Hyëra-primaire.
Valyan, humble, les mains jointes devant lui, marche sans protester.
Il ne voit pas les regards.
Il n’entend plus que les battements de son cœur.
Il pense à Nëlwyn. À sa main qu’il n’a pas pu tenir.
Le tronc du Hyëra primaire s’élève comme une colonne vivante vers les cieux, creusé de mille escaliers et de galeries suspendues.
Chaque pas vers son sommet semble plonger Valyan dans un autre monde, plus ancien, plus solennel. L’écorce est douce sous les doigts, tiède, presque palpitante. Des racines suspendues vibrent à leur passage, comme si l’arbre écoutait.
La Salle du conseil s’ouvre en rotonde, baignée d’une lumière pâle filtrée à travers le feuillage.
Des branches noueuses forment les murs, entrelacées comme les doigts d’un géant.
Des cristaux suspendus diffusent une lueur apaisante, mais l’atmosphère est tendue.
Autour d’une table circulaire sculptée dans un bois blanc fossilisé, les Sages de Solhyën sont déjà réunis. Treize chaises. Douze sont occupées. Celle du centre reste vide, symbole du lien perdu avec les Harmonistes.
Le vieil homme encapuchonné se tient debout, à l’écart, mains derrière le dos, silencieux. Il refuse toujours de décliner son nom. Ses yeux luisent faiblement sous sa capuche.
Valyan se tient debout au centre du cercle.
La voix du doyen s’élève, profonde, usée par le temps :
« Cet évènement dont nous avons été témoin ce soir… nous ne retrouvons rien de similaire dans nos archives. Et aussi loin que nous puissions remonter les écrits mémoriels, aucune fiole n’a jamais réagi ainsi lors d’un rite. Aucune invocation n’a éveillé l’ombre de la sorte. »
Un murmure d’assentiment parcourt les Sages.
Sa haute silhouette drapée d’un manteau de laine sombre impose le silence. Sa peau, parcheminée par les années, est marquée de fines veines grisâtres qui semblent d’autant plus marquées sous la lueur des cristaux suspendus, comme si le temps lui-même avait gravée ce visage de toute sa sagesse et son expérience. Ses yeux, d’un bleu pâle presque translucide, semblent sonder au-delà des visages, comme s’ils cherchaient la moindre fissure dans les âmes.
Dame Lirën prend la parole, le ton tranchant.
Sa voix est ferme, sans détour, vibrante d’une autorité qui glace les plus jeunes sages :
« Aussi sévère que vous puissiez juger mon constat, il reste une vérité : ce garçon n’est pas l’un des nôtres. Et il a réveillé les ténèbres. C’est un sacrilège qui a eu lieu, ou les prémices d’un danger imminent. Et même si Valyan est exempt de toute volonté de nuire, il doit être isolé, ou exilé. »
Autour d’elle, un frisson parcourt l’assemblée.
On dit que Dame Lirën a vu de ses yeux la bataille d’Asmat, qu’elle y a perdu un frère englouti par le mal. Depuis, elle ne croit plus aux miracles, seulement aux dangers qui se répètent.
Un autre sage, un vieil homme aux yeux couleur miel, s’insurge :
« Vous parlez d’un jeune homme élevé ici, qui a sauvé des vies lors de l’inondation, qui cultive notre terre. Ce n’est pas un monstre. C’est peut-être un avertissement. Mais il est peut-être amené à jouer un rôle important pour la survie de Solhyën. »
« Nous savons à quoi vous faites allusion, mais Kael est mort depuis vingt ans ! » crie un autre.
- Et si ce n’était pas le cas ? » souffle un troisième. Et si nous avions besoin de nouveaux Harmonistes demain ? Qu’avons-nous préparé pour protéger nos maisons et nos familles ? »
- Prendriez-vous le risque de créer un nouveau Kael ? »
Le silence tombe.
Puis une voix rauque détonne soudain, celle de l’homme ayant protégé Valyan de l’ombre lors du rite :
« Si le mal rôde encore, ce garçon est peut-être la clef pour le vaincre. L’aura céleste n’a plus raisonné dans un individu depuis que les harmonistes ont rendu leur dernier souffle. »
Tous se tournent vers lui. Il retire lentement sa capuche. Sa peau est marquée de cicatrices anciennes. Un vieil homme aux traits creusés par le temps, mais ses yeux, d’un bleu voilé comme une aurore lointaine, gardent une intensité troublante. Sa barbe, fine et argentée, descend jusqu’à sa poitrine, et ses mains, noueuses, semblent à la fois fragiles et pleines d’une force intérieure insoupçonnée.
Quand il se tient, son corps paraît frêle, courbé par les années, mais lorsqu’il parle, tout le conseil se tait. Sa voix, grave et profonde, porte une résonance étrange, comme si chaque mot s’enveloppait d’un écho ancien.
Il porte une longue cape de lin sombre, ornée de motifs à peine perceptibles, des tracés d’or terni qui rappellent les symboles harmonistes.
« L’ombre ne s’éveille pas à cause de Valyan. Elle le traque. Elle le cherche. Elle le craint. »
Dame Lirën se lève brusquement.
« Nous ne laisserons pas Solhyën se lancer dans la préparation d’une guerre hypothétique et prendre le risque de devenir un champ de ruines pour une prophétie incertaine qu’un vieillard, inconnu de tous il y a peu, proclame dans un temple sacré !
Ce garçon peut tout aussi bien basculer dans le mal absolu.
J’ai vu de mes yeux comment un homme peut ainsi plonger dans les abysses sous les coups répétés de la vie, ses soubresauts et ses drames. »
Valyan s’avance d’un pas. Il parle d’une voix calme, mais ferme :
« Je ne suis peut-être pas l’un des vôtres, mais j’aime cette terre et ses habitants de tout mon cœur. Si ma présence vous met en danger… alors je partirai… »
Le vieil homme fixe longuement l’assemblée et s’avançe au centre :
« Si vous me laissez partir avec Valyan je pourrais faire de lui un harmoniste. »
Un murmure d’étonnement parcoure l’assemblée.
Dame Lirën s’exclame :
« L’êtes-vous ?
Oui, répondit le vieil homme. Je suis le dernier harmoniste. »
La stupeur succéde à l’étonnement.
« Tous les harmonistes ont disparu lors de la bataille d’Asmat. Déclinez votre identité » lançe un des sages.
Le vieil homme ferme les yeux. Sa voix devient récit :
« Je me nomme Orwyn. J’étais là. À Asmat. J’ai senti la lumière d’Élarion consumer mes os, mes frères, mes sœurs. J’ai vu la chair se transformer en poussière, l’âme se fondre dans le chant du monde. Nous avons invoqué ensemble… et nous avons payé ensemble. Tous, sauf moi. »
Il lève une main tremblante. Les cicatrices qui la parcourent brillent encore d’une lueur pâle, comme un vestige de l’élixir interdit.
« Je n’aurais pas dû survivre. Mais quelque chose, ou quelqu’un, m’a laissé revenir. Quand j’ai ouvert les yeux, j’étais seul. Seul dans le silence. Et une voix m’a dit : « Pas toi. »
Depuis ce jour, je porte ce fardeau. La mémoire des Harmonistes. Leurs serments. Leurs doutes. Et leur sacrifice. »
Il tourne son visage marqué vers Valyan. Ses yeux, deux puits de douleur et de lumière mêlées, se plantent dans ceux du garçon.
« Aujourd’hui… je sens ce même éclat dans ton aura. Je t’ai suivi de loin, et si je t’ai trouvé d’autres le feront. Tu dois partir pour le bien de ta contrée et pour l’espoir du monde »
Un silence absolu s’installe. Les flammes des torches vacillent comme si elles ployaient elles aussi sous le poids des mots.
Orwyn frappe doucement le sol de son bâton.
« Alors jugez-le si vous l’osez. Mais sachez ceci : s’il est condamné, alors c’est nous tous que vous condamnez. Le mal rôde. Je l’ai senti en traversant les contrées qui m’ont mené jusqu’ici. Et lorsque l’ombre reviendra, qui se lèvera pour la repousser ? Vous ? Ou ce garçon qui porte déjà en lui la mémoire d’un monde que nous avons presque perdu ? »
Les flammes des torches vacillent comme si elles-mêmes doutaient.
Orwyn a fini de parler, sa voix grave suspendue entre mémoire et prophétie. Valyan sent tous les regards sur lui, lourds, accusateurs ou pleins d’espoir.
Dame Liren prend de nouveau la parole, tranchant de son souffle fatigué :
« Nous ne pouvons laisser reposer une quelconque responsabilité sur vos épaules Orwyn. Vous êtes étranger à nos terres. Nous apprendrons à vous connaitre avant de vous livrer Valyan. En attendant, ni exil, ni confiance aveugle. Le garçon restera parmi nous. Mais il sera formé, observé, guidé par nos soins. Les fioles ont parlé, dans un chaos indescriptible… et nous devons comprendre pourquoi. »
Un murmure parcourt l’assemblée. Certains protestent, d’autres acquiescent. Mais nul n’ose défier ouvertement la décision de dame Lirën.
Le verdict tombe, comme une lourde pierre dans l’eau :
« Valyan sera placé au sein d’un nouveau cercle d’apprentis, sous la surveillance des Sages, annonce le doyen. Orwyn pourra l’instruire… mais jamais seul. Et Maëron, l’herboriste, sera nommé guide de cette académie nouvelle, car nul ne connaît mieux la mémoire de la terre et des plantes que lui. »
La réunion s’achève dans la nuit tendue.
Valyan, le souffle court, suit le cortège en silence. Il ne sait pas encore s’il doit se réjouir d’échapper à l’exil, ou craindre ce nouveau destin.
Les apprentis harmonistes
Le Hyëra n’est pas un arbre.
C’est une montagne de bois et de sève, dressée au cœur de Solhyën comme le pilier du monde. Ses racines parcourent la vallée sur des lieues entières, soulevant la terre en collines arrondies, effleurant parfois la surface comme des serpents géants. Son tronc, large comme une place de village, s’élève si haut que sa cime se perd dans la brume des nuages. Certains disent qu’il touche les étoiles et que les lunes s’y accrochent en secret.
On entre dans le Hyëra comme dans un sanctuaire. Entre les racines, des arches naturelles forment des portiques assez grands pour laisser passer des troupeaux. Des lianes descendent comme des rideaux, s’écartant d’elles-mêmes au passage des Sages.
À l’intérieur, tout est vivant. Les couloirs de racines respirent, gonflent et se rétractent lentement, comme si le bois suivait la cadence d’un cœur invisible. Le sol est couvert de mousse douce, éclairée par des filaments de lichen lumineux qui pulsent au rythme des saisons. Parfois, une racine se déplace imperceptiblement, comme si elle changeait d’avis sur la forme d’un mur.
Chaque espace a sa fonction, son secret, son parfum.
Les Galeries Murmurantes serpentent sous les racines profondes. On y entend comme des voix anciennes, échos de prières ou de souvenirs oubliés. Les apprentis y passent leurs épreuves de courage.
La Salle des Racines, vaste cavité circulaire, accueille les leçons. Le plafond est soutenu par des piliers vivants, couverts de lichen phosphorescent. Les bancs poussent chaque matin du sol, comme s’ils se souvenaient des silhouettes d’hier.
La Salle des Feuilles, plus haut, est un forum naturel. La lumière y tombe par une ouverture immense, inondant de clarté les mousses et les fleurs sauvages. C’est ici que se tiennent les veillées, les rassemblements et les chants.
La Canopée Suspendue est faite de plates-formes de bois naturel, reliées par des ponts de corde et de lianes. Elle offre une vue vertigineuse sur toute la vallée. C’est là que les apprentis apprennent à écouter l’essence dans le vent.
Le Cœur de Sève, caché dans les profondeurs du tronc, est interdit aux enfants. Des rivières dorées y coulent, illuminant la cavité d’une lumière chaude. C’est le lieu des secrets des Sages guidant quiconque vers les vérités oubliées.
Mais au-delà de ces lieux connus, le Hyëra garde d’innombrables cachettes :
Des passerelles oubliées qui s’enfoncent dans la brume, des escaliers naturels qui mènent à des nids d’oiseaux géants, des galeries qui débouchent sur des salles closes, où la sève s’écoule en cascades silencieuses.
Certains apprentis jurent avoir trouvé des portes scellées par la racine elle-même, comme si l’arbre dissimulait des pièces qu’il ne voulait pas livrer aux hommes.
Le Hyëra est un labyrinthe, une forteresse et une bibliothèque vivante.
Sous son tronc, une cavité s’ouvre comme une bouche paisible : la Salle principale. Des arcs vivants soutiennent le plafond, tressés de lianes, de lichen et de petites fleurs blanches qui s’allument quand on passe la main. Des bancs de bois poussent du sol, polis par des générations de Badauds venus s’y adosser.
Sept enfants entrent, hésitants. Leur pas éveille un chœur de craquements doux. Le tintement des fioles contre leurs poitrines fait un collier de sons clairs.
Maëron les attend déjà au centre. Son bâton planté dans la terre, il sourit de façon espiègle. Ses yeux, eux, brillent comme au matin joyeux d’un soleil attendu.
« Approchez, dit-il. Aujourd’hui, nous ouvrons moins les fioles que les oreilles. Mais avant tout… je veux vous voir. »
Il les fait se placer en demi-cercle. Les visages apparaissent, l’un après l’autre, sous la lumière pauvre du lichen.
Valyan, cheveux blonds ébouriffés, garde la tête un peu basse. Sa fiole, dissimulée sous sa tunique, pulse par intermittence d’un rouge bleuté qui lui chauffe la peau.
À sa droite, Kara, droite comme une lance, menton haut, sa fiole d’un vert pur, parfaitement centrée sur son sternum. Elle ne perd pas une miette du moindre geste de Maëron.
À côté, Soren, épaules larges, regard sûr de lui, fiole dorée qu’il caresse du pouce comme on teste la tension d’un arc.
Lyssa, petite rousse, tient sa fiole près du cœur. Elle sourit à tout le monde, même à ceux qui l’ignorent.
Erynd regarde ailleurs. Ses pupilles semblent suivre un fil invisible. Sa fiole translucide change d’éclat au rythme de sa respiration.
Tirian, grand, solide, un peu gêné d’occuper tant d’espace, jette à Valyan un signe d’amitié discret.
Selmira, cheveux courts, s’empêche de rire de nervosité ; sa fiole turquoise cligne, malicieuse, comme une goutte de ciel.
À la lisière, Nëlwyn s’est glissée à moitié dans l’ombre d’une racine. Elle n’a pas été choisie, mais ses doigts agrippent l’écorce comme un soutien protecteur. Maëron fait mine de ne pas la voir.
« Vous avez tous senti quelque chose au Champ, dit-il. Une vibration inhabituelle. Les fioles ont répondu à un appel plus vaste que le vôtre. On appelle cela la résonance. Cela ne fait pas de vous des Harmonistes… pas encore. Mais cela fait de vous des candidats à l’écoute. Et l’écoute, mes petits, c’est le premier art. »
Il se penche, décroche à son cou une fiole d’écorce veinée d’ambre. Lorsqu’il la débouche, un parfum de menthe, de foin chaud et d’orage traverse la salle.
« Floranthys » souffle-t-il.
Une goutte tombe sur la terre nue. À l’endroit précis où elle touche, un point vert apparaît, se vrille, se dresse. En deux battements de cœur, une tige mince sort du sol ; une corolle jaune pâle s’ouvre et s’incline doucement vers eux, comme pour saluer l’assemblée.
Un murmure passe sur le groupe. Soren bombe le torse. Kara retient un sourire fier, comme si la démonstration lui était adressée. Erynd cligne lentement des paupières, comme si la fleur avait parlé.
« À vous, dit Maëron. L’un après l’autre. Une goutte. Un souffle. Rien de plus. »
Kara s’avance la première. Elle débouche sa fiole avec une précision chirurgicale, laisse tomber la goutte, pose une main plate sur la terre.
« Floranthys » prononce-t-elle, sans trembler.
La tige sort nette, millimétrée, parfaitement droite. La fleur s’ouvre, idéale. Quelques « oh » admiratifs fusent.
Kara recule, lisse une mèche invisible. Son regard fier glisse brièvement sur Valyan.
Lyssa s’agenouille. Sa goutte tombe de travers, hésite sur une racine, finit par s’absorber tant bien que mal. Elle ferme les yeux si fort que son nez se plisse.
« Floranthys… »
Une pousse maladroite sort du sol, se courbe à moitié, mais tient. Lyssa rit de soulagement, deux fossettes aux joues.
« Bien, approuve Maëron. La douceur n’est pas faiblesse. Elle maintient ce qui veut rompre. »
Soren prend place avec l’assurance d’un jeune loup. Sa main ne tremble pas. Sa voix tranche :
« Floranthys ! »
La pousse jaillit trop vite, comme expulsée par une forge. Elle s’épaissit, prend une teinte sombre. Puis, d’un coup, les bords de la corolle noircissent et tombent en cendre sur la mousse.
Le silence serre la salle. Selmira bâille pour masquer un « oh » paniqué. Tirian fait un pas, puis s’arrête. Soren, contrarié, regarde ses doigts comme s’ils l’avaient trahi.
Maëron ne bouge pas tout de suite. Il s’agenouille, effleure la tige morte, la ramène à la terre en un geste qui ressemble à une bénédiction.
« Vous avez tous vu, dit-il d’une voix basse. Elle a répondu. Puis elle a souffert. Ce n’est pas un échec. C’est un message.
Lequel ? lâche Soren, trop vite.
Qu’il y a, quelque part, quelque chose qui étouffe. Et que notre tâche… est d’apprendre à respirer plus fort qu’elle.
Il se relève, pose sa main sur l’épaule du garçon. Soren rougit et se renfrogne, comme un brasier vexé.
Selmira remplace Soren sans demander la parole, renverse une demi-goutte sur sa manche, sursaute, éclate d’un rire involontaire. Autour d’elle, la terre frissonne. Rien ne sort, puis, d’un coup, un brin d’herbe minuscule perce, comme un clin d’œil. Selmira pousse un petit cri de victoire disproportionné ; toute la salle sourit malgré elle.
Erynd avance enfin. On a l’impression qu’il se substitue à son ombre. Il débouche sa fiole comme on ouvrirait une porte sur un autre monde. Sa goutte tombe si lentement qu’on dirait qu’elle remonte. Il chuchote, presque inaudible :
« …Floranthys. »
La tige sort, mais au lieu de se dresser, elle se tord en une spirale qui retombe sur elle-même, comme une oreille qui écoute le sol. Erynd la contemple, fasciné, puis recule d’un pas, blême.
« Elle… sait, murmure-t-il. Elle se souvient. »
Maëron incline la tête.
« Oui. »
Le tour de Tirian vient. Sa main est ferme, son regard bon. Sa fleur ne sera jamais parfaite, mais elle tient avec obstination, épaisse, presque comestible. Il rit de bon cœur et taquine Valyan du coude, comme pour partager la simple joie de faire pousser quelque chose.
Reste Valyan.
Il s’avance avec l’impression que tout son corps tremblote.
Sa fiole cogne sa poitrine à un rythme qui n’est pas le sien. Il voudrait qu’elle se taise. Il s’agenouille, pose la paume sur la terre, sent les milliers de racines qui courent dessous, s’entrelacent, palpitent. Il ressent un courant à part, obstiné, à contre-courant.
Il débouche sa fiole, hésite.
« Valyan, dit Maëron doucement, n’essaie pas de briller. Essaie d’écouter. »
Il laisse tomber la goutte. Elle touche le sol, s’étale, disparaît. Il souffle :
« Floranthys. »
Rien. Une seconde. Deux. Trois. Puis la surface frémit autour de sa main, partout à la fois, comme si le sol voulait pousser, mais ne savait pas où commencer. Des rideaux de mousse se contractent, des graines invisibles se retiennent d’éclore. La terre retient son souffle. Une pointe verte apparaît enfin… et s’éteint aussitôt, comme si on l’avait pincée.
Un froid traverse la salle. Pas une brise : une lame mince qui passe entre la peau et l’âme. Le lichen qui entoure la salle semble soupirer. Au-dessus, une racine se rétracte et tout reprend sa place.
« Ça vient » dit Maëron, sans quitter Valyan des yeux.
Et ça repart. Comme une marée contrariée.
Valyan retire sa main. Ses doigts tremblent. Il sent la brûlure familière à la base du cou : sa fiole pulse contre sa peau, rouge, bleue, rouge, bleue, obstinée comme un cœur double.
« On recommencera » ajoute Maëron, de la même voix calme qu’on offre aux blessures de l’âme.
Un froissement à l’entrée. Une silhouette mince avance entre deux racines : Dame Lirën. Elle ne parle pas encore. Son regard glisse sur le cercle, mesure, pèse, compare. Elle fronce à peine les sourcils devant la fleur parfaite de Kaïra, s’attarde un souffle sur la cendre de Soren, note la spirale d’Erynd comme on note une anomalie de laboratoire. Puis ses yeux trouvent Maëron.
« Continuez » dit-elle simplement.
Maëron hoche la tête. Il ne discute pas quand la salle le regarde. Il applaudit doucement, une fois, pour clore l’exercice :
« Voilà pour Floranthys. Vous avez vu la patience, la précipitation, la mémoire, l’obstination, l’hésitation… et l’empêchement. Toutes ces choses, nous allons les nommer. Pas pour les dompter, mais pour les comprendre. Reposez vos fioles. »
Il s’accroupit, trace un cercle du bout de son bâton. La terre se tasse comme si elle comprenait.
« Maintenant, écoutez sans élixir. Posez seulement la main. Il n’y a pas que le verre qui sait porter une essence. »
Les enfants obéissent. Sept mains se posent sur le sol, plus celle de Maëron. Nëlwyn, à l’ombre, pose la sienne contre la racine qui la cache. Le silence descend, épais, et le monde rétrécit jusqu’à tenir dans une paume. Sous la peau, quelque chose répond. Un bruissement, une pulsation lointaine, un réseau de fils tièdes.
Lyssa sourit, les yeux clos. Tirian inspire avec gratitude. Selmira se mord la lèvre pour ne pas rire. Soren fronce les sourcils, bataille avec sa propre force. Kaïra calcule, catalogue, range. Erynd se perd, et peut-être se trouve. Valyan voit sous ses paupières un fleuve veiné de rouge qui coupe le courant vert en biais.
Au-dessus d’eux, une feuille grandit d’un demi-doigt, sans qu’aucune fiole n’ait coulé.
« Ça suffit » dit Maëron, avant que le silence ne se transforme en peur.
Les enfants rouvrent les yeux presque à regret. Les fleurs vivantes, les cendres, la spirale, la feuille nouvelle, tout leur saute au visage comme des preuves. Ils parlent en même temps, comparent, rient, boudent, se félicitent. La salle, un instant, ressemble à une cuisine en plein hiver : chaude d’humanité.
Dame Lirën fait deux pas en avant. Sa voix claque, mais moins froidement que d’habitude :
« Alors ? Qu’avez-vous appris aujourd’hui ? »
Les regards cherchent une bouche qui osera répondre. C’est Lyssa qui parle, avec son courage doux :
« Qu’on peut sentir… interagir avec l’essence sans perdre une goutte d’elixir. »
Lirën incline la tête, presque satisfaite.
« Bien. Si cela peut également vous aider : Ne confondez pas la peur et la prudence. »
Son regard glisse malgré elle vers le plafond. Le Hyëra bruisse d’un ton étrange, une note grave, comme un violoncelle blessé. Les enfants se raidissent. Nëlwyn relève vivement la tête. Valyan, lui, entend des syllabes indistinctes dans un ton grave et susurré : « Aide… mal… »
« Vous progressez plus vite que je ne l’aurais cru. Continuez, encourage Dame Lirën. »
Elle disparaît alors comme elle est venue, avalée par l’ombre des racines.
Maëron s’éclaircit la gorge.
« Assez pour aujourd’hui. Rentrez. Buvez de l’eau. Mangez chaud. Demain, nous irons dehors. Nous verrons ce que la mare céleste veut nous raconter. »
Les enfants se lèvent dans un fouillis de pas, de fioles, de chuchotements.
Tirian sourit timidement à Lyssa… qui le lui renvoie. Leur gêne trahit un rapprochement aux teintes affectueuses.
Kara ajuste sa cape comme un drapeau. Selmira remercie la fleur minuscule d’un salut théatrale. Erynd reste une seconde de trop, la main sur la spirale couchée, puis s’éloigne à reculons.
Valyan ne bouge pas. Maëron s’approche, pose sa main rugueuse sur son épaule.
« Tu n’es pas en retard, dit-il. Tu dois chercher plus en profondeur.
Et si c’était… moi, le blocage ? souffle Valyan.
Alors nous apprendrons à passer au travers, répond Maëron, un sourire dans la voix. C’est souvent la meilleure route. »
À l’entrée, Nëlwyn se détache enfin de sa cachette. Elle ne dit rien. Elle le dévisage, simplement, avec une lumière inquiète au fond des yeux. Valyan lui rend son regard, et cela suffit à dénouer l’inquiétude intérieur.
Ils sortent ensemble, un pas derrière l’autre. Le couloir de racines les conduit vers le jour. L’air dehors est plus froid qu’il ne devrait. Le vent a l’odeur mince du métal mouillé.
Le cercle se défait en parlant bas. Le monde, lui, ne parle plus. Il écoute. Et, loin, très loin, quelque chose répond. Une complainte que personne ne veut encore entendre.
Ils ne savent pas encore bien pourquoi, mais chacun ressent un malaise étrange au dehors. Un sentiment lourd et inquiétant que ce froid inhabituel vient décupler. Et alors que le petit groupe s’apprête à partir chacun dans une direction opposée, les voilà qui tournent finalement les talons pour revenir en hâte à l’intérieur et retrouver ainsi le cœur accueillant et chaleureux du Hyëra.